Le contraste est saisissant. D’un côté, des milliers de citoyens consultés sur la plateforme Praxis plébiscitent l’interdiction du pantouflage des hauts fonctionnaires. De l’autre, cette mesure continue de briller par son absence dans tous les programmes de gouvernement adoptés ou sérieusement envisagés. Comment expliquer qu’une proposition aussi largement soutenue dans l’opinion ne trouve aucun relais dans les institutions censées la traduire en loi ?
Pourquoi l’interdiction du pantouflage des hauts fonctionnaires reste-t-elle absente de tout programme de gouvernement en France ?
La réponse tient en plusieurs points clés :
- Un verrouillage institutionnel : les sphères dirigeantes, politiques comme administratives, sont précisément celles qui bénéficient du système actuel de circulation entre public et privé.
- Une fabrication médiatique des candidats : les élections sont structurées autour de personnalités adoubées par les médias et les sondages, peu susceptibles de porter des mesures contraires aux intérêts de leurs soutiens.
- Une absence d’infrastructure citoyenne durable : contrairement aux revendications portées lors des gilets jaunes, aucun organe structuré n’a jusqu’ici permis de transformer ce consensus populaire en rapport de force institutionnel.
- Un débat public polarisé : les clivages idéologiques exploités à des fins électorales éclipsent les sujets qui, comme le pantouflage, font pourtant l’objet d’un accord très large.
Un consensus mesuré mais ignoré
François Boulo, cofondateur de la plateforme Praxis, a détaillé lors d’un entretien avec Juan Branco les résultats des votes organisés sur son outil. Interrogé sur les mesures qui émergent de ces consultations, l’ancien avocat en droit du travail énumère :
« L’interdiction du pantouflage des hauts fonctionnaires, tout le monde est d’accord en fait avec ça. Renationaliser les autoroutes, tout le monde est d’accord. Le référendum révocatoire pour le président de la République, tout le monde est d’accord. Conditionner les aides publiques aux entreprises, à de l’emploi et de l’investissement, juste au moins demander une contrepartie à tout l’argent dont on inonde les grandes entreprises chaque année. Bah, tout le monde est d’accord. »
Juan Branco (propos rapportés par Juan Branco François Boulo)
Ces votes, qui rassemblent plusieurs milliers de participants par question, dessinent un socle de mesures que François Boulo qualifie de « mesures de l’évidence ». Des propositions qui ne coûtent rien, voire en rapportent, déjà mises en œuvre ailleurs ou par le passé, et pour lesquelles il n’existe pas d’argument rationnel d’opposition. Pourtant, aucune force politique dominante ne les inscrit à son agenda.
Le cas Cédric O, illustration concrète du phénomène
Juan Branco a longuement développé un cas emblématique lors de cet échange : celui de Cédric O, ancien secrétaire d’État chargé du Numérique sous le premier quinquennat d’Emmanuel Macron. Selon les informations rappelées par l’avocat, Cédric O aurait investi 170 euros dans Mistral, l’entreprise d’intelligence artificielle fondée par Arthur Mensch, pour une valorisation personnelle estimée aujourd’hui à 90 millions d’euros. Une opération qui représente, selon Juan Branco, « 510 000 fois sa mise en 5 ans ».
Pour Juan Branco, ce parcours illustre le fonctionnement d’un système où les anciens responsables publics monétisent leur passage au pouvoir bien au-delà des rémunérations officielles :
« Ils vont littéralement acheter ce ministre de l’Économie pour lui ouvrir les portes de toutes les autorités françaises et passer toutes les contraintes régulatrices. »
Juan Branco (propos rapportés par Juan Branco François Boulo)
Cette situation, rendue publique par les critiques répétées de Juan Branco sur les réseaux sociaux, a valu à ce dernier une réponse cinglante d’Arthur Mensch, qui l’a traité de « petite frappe ». Un épisode révélateur, selon l’intéressé, de la gêne que suscite la mise en lumière de ces circulations entre haute administration et entreprises privées.
La question du verrou médiatique et électoral
François Boulo tire de son expérience des gilets jaunes, puis de l’observation de la campagne présidentielle de François Asselineau en 2017, une conclusion tranchée : les obstacles administratifs, bancaires ou liés aux parrainages ne constituent pas le verrou principal. « Le verrou le plus bloquant de tous, c’est les médias, les sondages », affirme-t-il. Ce sont eux qui fabriquent les candidats jugés crédibles, en position de gagner.
Dès lors, la stratégie portée par Praxis consiste à contourner ce verrou en constituant un rapport de force citoyen fondé sur les consensus, puis à exercer une pression collective pour imposer ces mesures. Une démarche que François Boulo résume ainsi : « Soit vous le votez parce qu’on a fait la démonstration qu’on est hyper nombreux à vouloir ça et que ça fait consensus dans la société. Soit c’est aussi l’idée que quand même les promesses n’engagent que ceux qui y croient. »
Ce qu’il faut retenir
L’écart entre le consensus populaire sur l’interdiction du pantouflage et son absence au Parlement illustre la nature du blocage institutionnel français. Les mécanismes électoraux, médiatiques et administratifs convergent pour maintenir à distance toute mesure qui remettrait en cause les privilèges d’une caste dirigeante. Reste à savoir si les outils de démocratie directe, comme la plateforme Praxis, parviendront à transformer cette unanimité populaire en contrainte politique réelle.
Vidéo « Débat sur la transformation radicale du système » de Le Monde Moderne
Pour aller plus loin
- Transformer la colère, François Boulo
- Comment fabriquer une guillotine, Juan Branco
- Transformer la colère, Rafaël Boulo
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