Quand un homme attaque des passants au couteau dans une rue de Paris, la même question revient systématiquement : avons-nous affaire à un terroriste islamiste ou à un individu souffrant de troubles psychiatriques ? La réponse à cette question n’est pas seulement médiatique, elle conditionne toute la réponse pénale, policière et politique qui suivra. Xavier Raufer, criminologue et spécialiste des questions de sécurité intérieure, a expliqué dans un entretien récent le mécanisme précis qui permet aux forces de l’ordre de tracer cette frontière dès les premières minutes de l’interpellation.

Islamiste radical ou passage à l’acte psychiatrique : comment les forces de l’ordre tranchent-elles ?

La distinction entre ces deux profils repose sur un protocole précis, appliqué immédiatement après l’interpellation. Selon Xavier Raufer, les policiers et gendarmes de terrain évaluent d’abord la cohérence du discours. Un individu qui déclare avoir poignardé sa belle-mère « parce qu’elle m’a supporté » tient des propos logiques, même si l’acte est criminel. En revanche, un homme qui affirme que « Dieu m’est apparu et m’a demandé de tuer toutes les femmes » bascule immédiatement dans une autre catégorie. Cette première évaluation détermine l’orientation : l’individu jugé cohérent suit le circuit pénal classique, tandis que celui dont le discours paraît délirant est envoyé à l’infirmerie psychiatrique du dépôt pour une expertise médicale rapide.

La suite du processus mobilise des psychiatres qui doivent déterminer si la responsabilité pénale de l’auteur est abolie, atténuée ou pleine. Les critères sont simples, explique le criminologue : l’individu est-il dangereux pour lui-même (risque suicidaire) ou dangereux pour les autres ? Si la réponse est oui, l’hospitalisation s’impose. « Il n’y a rien de politique, rien de religieux là-dedans », précise Xavier Raufer. La question posée par les praticiens est purement pratique : « Si on le relâche, est-ce qu’il va recommencer ? »

Les criminels ne s’arrêtent que quand on les arrête. Et tant qu’on les arrête pas, ils continuent.

Xavier Raufer (OMERTA)

Le fou et l’idéologue : une frontière floue mais décisive

Xavier Raufer rappelle que cette confusion entre folie et idéologie n’a rien de nouveau. « Pendant un siècle ou deux après l’Empire, les fous en France se prenaient pour Napoléon. Ils mettaient la main dans le gilet et on leur disait : "Le carrosse de Votre Majesté est avancé" », raconte-t-il. Aujourd’hui, le phénomène s’est déplacé : sous la pression des images venues du Moyen-Orient et des réseaux sociaux, certains esprits fragiles intègrent la figure du combattant islamiste comme d’autres intégraient jadis celle de l’Empereur.

Cette analogie historique éclaire un point crucial : il existe des islamistes conscients de leurs actes, qui veulent imposer une société régie par la charia, et des individus psychotiques qui se contentent de reproduire ce qu’ils ont vu sur leur écran. La différence est fondamentale, car elle détermine la réponse politique. Le premier relève d’une stratégie de contre-terrorisme et de renseignement ; le second, d’une politique de santé mentale et de repérage précoce des troubles psychiatriques sévères.

L’absence de statistiques fiables empêche toute analyse sérieuse

Le problème, souligne Xavier Raufer, est que cette distinction est rendue impossible à documenter par l’État lui-même. « Cela fait belle lurette que le gouvernement ne publie plus la liste précise des homicides réalisés à coups de couteau », constate le criminologue. Il donne l’exemple de l’année dernière : à la mi-décembre, les autorités annonçaient environ 1 260 homicides en France ; à la mi-janvier, le chiffre définitif était tombé sous la barre des 1 000. Une variation de plus de 20 % en un mois qui, pour lui, trahit une intervention politique directe sur les statistiques.

Si le gouvernement était honnête, un beau jour le ministre de l’Intérieur arriverait au 20 heures en disant : voilà, en 2025, il y a eu tant de gens poignardés, dont tant d’actes motivés par le fanatisme religieux. C’est enfantin à faire. Et quand on dit la vérité aux gens, les gens ne fantasment plus.

Xavier Raufer (OMERTA)

Cette opacité nourrit les confusions et les amalgames. Sans données ventilées par type de motivation (idéologique, psychiatrique, crapuleuse), le débat public se retrouve privé des outils nécessaires pour distinguer ce qui relève de la menace terroriste, de la défaillance du suivi psychiatrique ou de la criminalité ordinaire. La première mesure que Xavier Raufer prendrait s’il était ministre de l’Intérieur serait d’ailleurs un audit complet : convoquer les directeurs d’administration centrale et les préfets des départements les plus exposés pour obtenir des chiffres fiables, puis présenter publiquement le portrait des victimes et de leurs agresseurs.

Quand le djihad numérique contourne la loi sur le séparatisme

À côté du profil de l’auteur d’attaque isolé, qu’il soit radicalisé ou psychiatriquement fragile, Omar Youssef Souleimane identifie une troisième dynamique, moins visible mais qu’il juge plus préoccupante sur le long terme : ce qu’il appelle un « djihad prédicateur », visant à transformer progressivement la France en territoire d’islam politique.

Le mécanisme qu’il décrit est précis. Depuis les années 2015-2018, où environ 1 200 ressortissants français ont rejoint les rangs de Daesh en Syrie et en Irak selon ses estimations, le djihad armé a laissé place à une stratégie d’infusion culturelle. Des prédicateurs diffusent leur discours en arabe, en anglais et en français sur TikTok, certains derrière des avatars numériques, précisément pour échapper aux dispositions de la loi contre le séparatisme qui permettrait d’interpeller un prédicateur identifiable.

« Un imam qui apparaît à travers son propre visage peut être arrêté s’il dit qu’il faut frapper les femmes. Mais un avatar, on ne sait pas qui c’est. Et ça marche très bien : des centaines de milliers de personnes suivent ces avatars. »

Omar Youssef Souleimane (Front Populaire)

Ce vecteur se combine, selon lui, à un autre : les chaînes coraniques satellitaires diffusées en continu dans certains foyers, comme la chaîne saoudienne Iqra, qu’il a observées lors de cours d’arabe donnés à domicile après son arrivée en France en 2012. La maison et le téléphone constituent ainsi deux espaces d’influence qui précèdent et débordent l’école, rendant le travail des enseignants structurellement plus difficile.

Ce qu’il faut retenir

La distinction entre un auteur islamiste radical et un individu souffrant de troubles psychiatriques est d’abord une question de cohérence du discours et de responsabilité pénale, que les forces de l’ordre évaluent dès l’interpellation. Mais cette évaluation, pour utile qu’elle soit, ne peut pas remplacer une politique publique transparente qui permettrait aux Français de savoir précisément à quelles menaces ils sont confrontés. Sans statistiques sincères, conclut le criminologue, l’État entretient lui-même les peurs qu’il prétend combattre.

Le Souv, pour une France qui s’appartient.

Vidéo « Insécurité et responsabilité de l’État » de OMERTA

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