Et si la France de 1944 avait connu le sort de l’Italie ? La question n’a rien d’abstrait. Selon l’historien Éric Branca, invité sur la chaîne Tocsin, l’Italie offre précisément le contre-modèle documenté de ce à quoi la France a échappé grâce au général de Gaulle. Un précédent qui éclaire d’un jour cru les conséquences durables d’une administration militaire alliée.

Pourquoi l’AMGOT italien de 1943 éclaire-t-il les conséquences sur les services secrets et la CIA ?

L’AMGOT (Allied Military Government of Occupied Territories) a été instituée en Italie en 1943, avec l’appui de la mafia selon Éric Branca, qui rappelle que les grands chefs mafieux ont négocié leur libération contre une aide au débarquement américain en Sicile. Les conséquences documentées sont triples :

  • Une administration militaire alliée en place près de trois ans, jusqu’au référendum de 1946
  • Des services secrets italiens devenus une annexe de la CIA
  • Une « stratégie de tension » dans les années 1960-1970 pilotée depuis Washington pour écarter les communistes du pouvoir

L’AMGOT en Italie : trois ans de tutelle et des traces durables

L’historien Éric Branca précise le calendrier : « En 46, quand il y a eu le référendum qui a institué la République, l’AMGOT avait eu donc pratiquement 3 ans pour se mettre en place. » Ce délai, loin d’être anodin, a permis une restructuration en profondeur de l’appareil d’État italien.

« Les services secrets italiens étaient une annexe de la CIA et lorsqu’il y a eu dans les années 60-70 la fameuse stratégie de tension pour éliminer les communistes du pouvoir, les services secrets italiens ont joué le jeu. La CIA n’avait qu’à appuyer sur un bouton. »

Éric Branca (Tocsin)

L’analyse est sans détour : une tutelle militaire présentée comme provisoire a produit des effets de dépendance structurelle deux décennies plus tard. Pour Éric Branca, ce précédent italien donne la mesure exacte du risque que courait la France si les projets américains d’occupation s’étaient concrétisés.

La France face au même projet : ce que le mémorandum de septembre 1943 prévoyait

Le précédent italien n’était pas une exception, mais un modèle que Washington entendait appliquer à la France. Éric Branca cite le mémorandum américain de septembre 1943, adressé aux Britanniques, dont la première phrase est à elle seule un programme : « Le territoire libéré en France métropolitaine sera traité en amis. » Ce document prévoyait que le commandant en chef allié disposerait de tous les droits d’occupation militaire, qu’aucun gouvernement souverain français ne serait reconnu, et que l’administration civile serait placée sous l’autorité suprême du commandement américain.

Les fonctionnaires français devaient être nommés ou confirmés par l’occupant. Le lien avec l’expérience italienne est direct : même architecture institutionnelle, même temporalité prévue, mêmes effets d’empreinte sur l’appareil d’État. La suite italienne, avec des services secrets inféodés à la CIA, n’est pas un accident de parcours, mais l’aboutissement logique de cette matrice.

De Gaulle : un non qui sauve l’indépendance française

Face à ce dispositif, le général de Gaulle a opposé un acte politique précis. Le 6 juin 1944, dans son discours à la BBC, il ne se contente pas d’appeler à la bataille. Il en fixe la condition première : n’obéir qu’à des fonctionnaires français.

« Les consignes données par le gouvernement français et par les chefs français qu’il a qualifiés pour le faire à l’échelon national et à l’échelon local soient exactement suivis. »

Éric Branca (Tocsin)

Cette consigne de double commandement n’a rien d’une phrase symbolique. Elle est la réponse directe au mémorandum et au précédent italien. Les commissaires de la République, nommés clandestinement à Londres, sortent du maquis et prennent possession des préfectures avant l’arrivée des administrateurs américains. À Bayeux, dès le 14 juin 1944, François Coulet s’installe avant l’administration alliée et interdit les billets dits « drapeaux », cette monnaie de singe sans banque émettrice que les officiers américains transportaient dans des valises. Fin juin, l’affaire est réglée : la France a un gouvernement, des fonctionnaires, une monnaie.

Ce qu’il faut retenir

L’Italie constitue, selon Éric Branca, la démonstration concrète de ce que produit une tutelle militaire acceptée : des institutions apparemment restaurées, mais des structures de décision durablement captées. La France de 1944 s’est jouée à Bayeux, à quelques jours et à quelques préfectures près. De ce refus documenté dépend encore une part de l’autonomie française.

Vidéo « Ingérences étrangères : analyse historique par Éric Branca » de Tocsin

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