Retour sur un moment charnière de l’histoire scolaire française. En 1989, Lionel Jospin, alors ministre de l’Éducation nationale, ordonne la réintégration de deux élèves voilées dans un collège de Creil. Une décision qui, selon l’analyse développée dans un entretien récent, marque une véritable démission de l’État sur le chapitre de la laïcité, avec des conséquences encore visibles aujourd’hui.
Qu’est-ce que l’affaire du voile de Creil et pourquoi la décision de Lionel Jospin a-t-elle constitué un tournant pour la laïcité à l’école ?
L’affaire débute en 1989 lorsque deux jeunes filles, manifestement sous l’influence de leur famille, notamment d’un père lié à des associations musulmanes proches des Frères musulmans, se présentent voilées au collège de Creil. Le principal leur demande de ne pas assister aux cours voilées ; elles refusent et sont exclues. Lionel Jospin, alors ministre de l’Éducation nationale, ordonne leur réintégration et renvoie le dossier au Conseil d’État. Celui-ci, plus d’un an plus tard, rend une décision qui n’en est pas une : aux chefs d’établissement d’apprécier au cas par cas si les signes religieux sont ostentatoires. Cette absence de position claire revient, selon l’invité, à une démission de l’État sur la laïcité scolaire.
Le contexte d’une décision sous pression
La réponse de Lionel Jospin s’inscrit dans un climat politique très tendu. Au moment de l’affaire de Creil, SOS Racisme et une partie de la gauche exercent une forte pression médiatique contre toute exclusion. L’invité rappelle que ce mouvement avait été lancé quelques années plus tôt grâce à Julien Dray, lui-même issu de la mouvance trotskiste, et qu’il servait de relais au Parti socialiste dans l’opinion. Dans ce contexte, exclure définitivement les élèves voilées aurait exposé le gouvernement Mitterrand à une campagne d’accusations. La solution retenue, renvoyer la patate chaude au Conseil d’État puis à l’appréciation locale, permettait de gagner du temps sans trancher.
« Il ordonne la réintégration des jeunes filles. Il file le bébé, si j’ose dire, au Conseil d’État qui donne sa décision plus d’un an plus tard. Et c’est une décision qui n’en est pas une puisque le Conseil d’État explique que finalement c’est au chef d’établissement de juger au cas par cas. Bref, c’est une véritable démission de l’État sur le chapitre de la laïcité. »
Lionel Jospin (Tocsin+)
Une brèche dans le principe républicain à l’école
L’invité replace cette affaire dans un mouvement plus large de recul du principe laïque. Pour lui, la décision de 1989 ouvre la voie à une forme de relativisme institutionnel : l’État ne fixe plus de règle claire, chaque chef d’établissement étant renvoyé à sa propre appréciation. Cette absence de cadre national conduit, dans les années suivantes, à des pratiques disparates selon les établissements et à une forme d’érosion progressive de la règle commune. Il ne s’agit pas seulement d’une question de foulard, mais de savoir qui fixe les normes à l’intérieur de l’école : la République ou des influences extérieures à elle.
Des conséquences encore mesurables aujourd’hui
L’invité n’élude pas l’ampleur des effets. Il affirme que le résultat de cette démission est visible dans les collèges de banlieue, où une part croissante de jeunes filles sont désormais voilées. Il cite le cas symbolique de Creil elle-même, dont la mairie est passée en mars 2025 sous la gestion de La France insoumise, l’ancien maire socialiste ayant été chassé « sous les crachats », selon ses termes. Cette observation lui permet de souligner une ironie historique : la ville où s’est jouée la première grande reculade laïque se trouve aujourd’hui administrée par une force politique qui assume une lecture communautariste de la société. Il y voit la suite logique d’un renoncement ancien.
Une question de fond : qui décide à l’école ?
Au-delà de l’affaire elle-même, l’invité pose la question de l’autorité de l’État dans ses propres institutions. Si l’école n’est plus capable de dire ce qui relève de l’espace public et ce qui relève de la conviction privée, alors elle laisse le champ libre à d’autres acteurs : familles, associations, groupes de pression. Pour lui, la laïcité n’est pas une option locale ou une variable d’ajustement politique ; elle est la condition de l’égalité des élèves devant la République. En renonçant à l’appliquer de manière uniforme dès 1989, l’État a renoncé à une part de cette égalité.
L’école avant Jospin : deux ruptures qui ont ouvert la voie
Le recul de l’autorité à l’école ne commence pas avec Jospin. Selon Philippe de Villiers, le mouvement s’enclenche dès mai 1968 : le cours magistral est abandonné au nom d’une prétendue égalité entre enseignant et enseigné, effaçant la notion même de maître. La deuxième rupture intervient en 1974, sous Giscard d’Estaing, avec la réforme René Haby : suppression des classes de niveau, instauration du collège unique, fin de la méritocratie et des notes. Ce n’est qu’en troisième temps que le pédagogisme jospin achève la séquence, avec la formule « apprendre à apprendre » qui, selon de Villiers, a conduit à ne plus rien transmettre.
Ces trois étapes donnent un contexte aux résultats du dernier classement PISA, qui enregistre une chute continue de la France en sciences, en mathématiques et en compréhension de l’écrit.
Face à ce constat, de Villiers avance une piste structurelle : non pas réformer le système de l’intérieur, mais introduire la concurrence par la liberté scolaire. Il propose un chèque éducation permettant aux familles de financer l’école de leur choix, et dénonce la situation actuelle où un parent scolarisant ses enfants dans le privé
« paye deux fois : comme contribuable pour l’éducation nationale, et ensuite sa contribution pour la scolarité de ses propres enfants »
Philippe de Villiers
une double contribution qu’il juge « absolument anormale ». Il cite l’enseignement secondaire public-privé comme preuve que l’émulation produit des résultats, et défend la suppression de la carte scolaire comme levier complémentaire.
Discrétion plutôt qu’interdiction : une troisième voie ?
Le débat sur les signes religieux à l’école tend à s’enfermer dans une alternative binaire : interdiction légale totale ou liberté sans limite. François Asselineau, candidat déclaré à la présidentielle, avance une lecture différente lors de son direct du 23 septembre 2026, fondée sur l’appel au bon sens plutôt que sur la contrainte.
Sa position repose sur une distinction entre pratique de foi et ostentation. À propos du voile, il évoque des formes vestimentaires compatibles avec la discrétion, comme un châle ou un bandana, et renvoie au Coran lui-même pour étayer l’argument :
« La sourate 63, les munafikun, condamne ceux qui font ostentation. Vivre sa foi, c’est aussi le faire de façon relativement discrète pour ne pas indisposer. »
François Asselineau (UPR)
Cette lecture s’appuie sur un principe qu’il dit partagé par les traditions abrahamiques : dans l’Évangile, la main droite ne doit pas savoir ce que fait la main gauche. L’aumône faite publiquement, dit-il, a « déjà reçu sa récompense ».
Il situe cette approche dans un cadre constitutionnel précis : son projet de référendum pour inscrire dans la Constitution que la France est une « République laïque de tradition chrétienne » vise à donner au juge administratif un appui textuel pour arbitrer les conflits entre pratiques communautaires et traditions ancrées, sans multiplier les interdictions sectorielles. Il s’oppose explicitement à la formulation « judéo-chrétienne » proposée par d’autres, estimant qu’elle exclurait symboliquement les millions de compatriotes musulmans du récit national commun.
Retenue plutôt qu’interdit : une position de principe
La controverse sur la cérémonie d’ouverture des Jeux Olympiques de Paris, en juillet 2024, a remis la question du blasphème au centre du débat public. François Asselineau s’est exprimé sur ce point lors de son direct du 23 septembre 2026, en prenant une position distincte de celle de ses adversaires politiques : il ne réclame pas le rétablissement d’un délit de blasphème, mais défend une exigence morale de retenue.
« Je n’aime pas les blasphèmes. Je n’aime pas qu’on se moque de la foi des chrétiens. Je n’aime pas qu’on se moque de la foi des juifs. Je n’aime pas qu’on se moque de la foi des musulmans. »
François Asselineau (UPR)
Il rappelle que la retransmission de la cérémonie d’ouverture des JO a été interdite dans plus de 120 pays, notamment dans la quasi-totalité de l’Amérique latine, en raison de ce que de nombreux spectateurs ont perçu comme une mise en scène outrageante à l’égard du christianisme.
Sur les caricatures de Charlie Hebdo, il adopte la même ligne : les juger « très offensantes » sans appeler à leur interdiction légale. La nuance est explicite, il distingue la légalité, qu’il ne remet pas en cause, de la légitimité morale d’une démarche qui blesse la foi de millions de personnes. Cette position, qui s’applique à toutes les religions sans distinction, prolonge sa réflexion sur la laïcité : un État laïque peut, selon lui, exiger le respect des convictions sans pour autant les institutionnaliser.
Ce qu’il faut retenir
L’affaire de Creil n’est pas un simple épisode de la fin du XXe siècle. Elle révèle, selon l’analyse exposée, la capacité d’un État à céder devant des pressions communautaristes et à transformer un principe clair en jurisprudence floue. Les conséquences, mesurées en termes de présence du voile dans certains collèges et de fragmentation des pratiques scolaires, invitent à repenser sérieusement le cadre laïque et son application effective dans l’éducation nationale.
Le Souv, pour une France qui s’appartient.
Vidéo « Lionel Jospin, l’OCI et le Parti socialiste » de Tocsin+
Pour aller plus loin
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