En 1957, la France s’apprête à ratifier le traité de Rome. Un homme se lève à l’Assemblée nationale pour dire non. Son nom : Pierre Mendès France. Soixante ans plus tard, l’économiste Jacques Sapir parle d’un discours « tout à fait prémonitoire », dont les effets redoutés ne se manifesteraient que trois à quatre décennies après. Que disait-il exactement, et pourquoi sa parole résonne-t-elle encore aussi fort ?

Pourquoi Mendès France s’est-il opposé au traité de Rome en 1957 ?

D’après Jacques Sapir, l’opposition de Pierre Mendès France relève d’une lucidité historique rare. Sans développement ici, retenons les points clés :

  • La crainte d’une perte de souveraineté économique : Mendès France perçoit que la logique des traités dépasse le simple cadre commercial.
  • Une vision à long terme : il anticipe des effets qui ne seront pleinement visibles que trente à quarante ans plus tard.
  • Une voix isolée : son refus est minoritaire, mais son discours reste une référence dans l’analyse des angles morts du débat européen en France.
  • Un conflit entre logique nationale et logique communautaire : il incarne la résistance à ce que Sapir appelle une « construction » qui passe par des destructions de compétences nationales.

Un discours « prémonitoire » longtemps incompris

Jacques Sapir insiste sur un paradoxe : avoir raison trop tôt, c’est presque ne pas avoir raison du tout.

« Il y a cette fameuse citation. C’est un grand malheur que d’avoir raison trop tôt. »

Jacques Sapir (Front Populaire)

Le discours de Mendès France n’a pas empêché la ratification du traité de Rome. Mais selon Sapir, il a mis en lumière des contradictions que les décennies suivantes ont confirmées : la perte de maîtrise des frontières, l’abandon progressif de la souveraineté monétaire, l’effacement des choix industriels nationaux. Mendès France n’était pas un opposant à la coopération européenne, mais un homme d’État qui refusait de troquer la décision démocratique contre des mécanismes juridiques et économiques échappant au contrôle des peuples.

Pourquoi la France de 1957 n’a pas entendu cet avertissement

Sapir replace ce moment dans une histoire plus large, celle de ce qu’il appelle la « communauté intellectuelle » européenne. Les années d’après-guerre voient se constituer un espace de circulation des idées où la notion même de libre-échange devient progressivement une norme indiscutable. Pourtant, rappelle-t-il, les débuts de la construction européenne n’étaient pas aussi libéraux qu’on le croit.

Le tarif extérieur commun initial était fixé à 20 %, un niveau qui semblerait aujourd’hui considérable. Surtout, le général de Gaulle avait obtenu le principe de l’unanimité après la crise de la « chaise vide », justement pour préserver la capacité de la France à dire non. Mendès France s’inscrit dans cette même sensibilité : l’intégration économique ne doit jamais primer sur la souveraineté politique.

Ce que ce refus nous dit de l’Europe d’aujourd’hui

Le regard de Jacques Sapir sur cet épisode historique éclaire les blocages contemporains. Pour lui, l’Union européenne n’est pas une solution mais un problème structurel. Les traités ont supprimé des compétences nationales fondamentales, monnaie, frontières, commerce extérieur, sans jamais créer de compétences européennes équivalentes. Le résultat est une machine juridique qui échappe aux peuples, où l’essentiel du pouvoir est concentré dans une Commission sans légitimité démocratique directe.

Le discours de Mendès France en 1957 n’était pas un repli frileux. C’était l’expression d’une conviction que la démocratie ne se délègue pas, que la richesse d’un pays se construit par des choix politiques, et que la prospérité ne se décrète pas par des traités. L’histoire lui a donné raison sur bien des points.

Pompidou et l’élargissement britannique : un calcul qui a mal tourné

Le refus de De Gaulle d’admettre le Royaume-Uni dans le Marché commun tenait à une conviction précise : Londres y introduirait le cheval de Troie du libre-échangisme anglo-saxon, à rebours de la préférence communautaire inscrite dans l’esprit du traité de Rome. Dès le sommet de La Haye, en décembre 1969, Pompidou lève ce double veto.

Philippe de Saint-Robert, qui a fréquenté Pompidou et lui adressait des lettres régulières sur la politique étrangère, livre une explication que l’histoire officielle retient peu : ce choix n’était pas une concession pro-américaine, mais le fruit d’un antagonisme personnel avec le chancelier allemand Willy Brandt.

« Pompidou s’entendait très mal avec Brandt. Il s’est mis en tête qu’en faisant entrer les Anglais, il équilibrerait les rapports à l’intérieur du Marché commun. »

Philippe de Saint-Robert (UPR)

La contradiction était pourtant manifeste : Brandt défendait lui-même l’élargissement tout en étant partisan d’une Europe supranationale, alors que le Royaume-Uni s’y opposait. Pompidou croyait utiliser les Britanniques contre l’Allemagne, là où ils allaient en réalité remodeler l’ensemble de la construction commune. C’est précisément ce libre-échangisme généralisé, imposé selon Saint-Robert par la pression britannique, qui a progressivement vidé la préférence communautaire de sa substance et tracé la voie vers ce que le Marché commun est devenu.

Ce qu’il faut retenir

Pierre Mendès France a dit non au traité de Rome parce qu’il voyait dans cette architecture naissante un effacement de la décision nationale au profit d’une mécanique juridique. Pour Jacques Sapir, son discours reste un repère : il rappelle que le débat sur l’Europe ne peut pas être réduit à une opposition entre modernité et archaïsme, mais qu’il engage la question de la souveraineté démocratique. Un avertissement qui, soixante ans plus tard, mérite toujours d’être entendu.


Le Souv, pour une France qui s’appartient.

Vidéo « Débat sur les relations entre l’Union européenne et la France » de Front Populaire

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