Et si la démocratie ne se jouait pas à Paris, mais dans une commune de 200 habitants en Meurthe-et-Moselle ? À Ménil-la-Horgne, près de Nancy, un maire a été élu sur une promesse qui sort de l’ordinaire : ne rien décider seul. Depuis, chaque choix important est soumis à une assemblée citoyenne effective. Une expérience locale qui, selon Étienne Chouard, invité du Monde Moderne, aurait déjà contaminé une vingtaine d’autres communes françaises.
Qu’est-ce que l’expérience de Ménil-la-Horgne en matière de démocratie directe communale ?
Ménil-la-Horgne illustre un modèle de démocratie communale effective, décrit par Étienne Chouard à partir du témoignage direct de son maire, Claude Kaiser. La commune repose sur une charte d’une page qui limite volontairement les pouvoirs du maire élu. Concrètement, le maire s’engage à ne décider de rien seul, à réunir régulièrement une assemblée citoyenne et à exécuter ce qu’elle décide. Les décisions prises vont de l’achat d’équipements collectifs à l’organisation locale, avec une participation quasi totale des habitants. Ce modèle, né il y a plusieurs années, a depuis essaimé vers une vingtaine d’autres communes, signe d’un intérêt croissant pour des formes de démocratie plus directes et plus locales.
Une promesse de campagne qui rompt avec la logique représentative classique
D’après Étienne Chouard, qui suit cette expérience de près et l’a mise en avant lors de ses ateliers constituants, la particularité de Ménil-la-Horgne tient d’abord à l’engagement pris par le candidat. Le maire, Claude Kaiser, n’a pas promis un programme classique. Il a promis autre chose :
« Si vous m’élisez, je ne déciderai de rien. Je vais vous aider à décider. »
Étienne Chouard (Le Monde Moderne)
Pour Chouard, cette démarche constitue une véritable rupture avec le fonctionnement représentatif habituel. L’élu ne se place plus comme le décideur qui reçoit un mandat pour agir à la place des citoyens, mais comme un facilitateur qui organise les conditions de la décision collective. Ce renversement de posture, note-t-il, correspond à ce que devraient être des élus dans une démocratie digne de ce nom : des représentants qui préparent les décisions sans se substituer au peuple.
Un city stade, une fête nationale, et une société recomposée
Chouard relate un exemple concret qui illustre le fonctionnement de cette démocratie locale : l’achat d’un city stade. Le maire, de sensibilité écologiste, n’y était pas favorable. « Lui, ça le heurtait », explique Chouard, qui rapporte que Claude Kaiser aurait préféré conserver le terrain existant plutôt que d’ajouter un équipement en bitume et en plastique. Pourtant, la décision a été prise collectivement, et le maire s’y est plié.
Le résultat, selon Chouard, a dépassé les attentes : autour du city stade, les habitants ont ajouté un terrain de pétanque et des bancs pour les personnes âgées. La fête nationale de Ménil-la-Horgne se tient désormais le 14 juillet, date d’installation de cet équipement, et réunit presque tout le village. « Ils ont refait société avec la démocratie », résume Chouard, qui y voit la preuve que la participation réelle aux décisions produit du lien social, bien au-delà de la simple gestion municipale.
Pourquoi cette expérience se diffuse-t-elle si rapidement ?
Chouard insiste sur le caractère contagieux de ce modèle. Si une vingtaine de communes s’en sont inspirées, c’est selon lui parce que le fonctionnement de Ménil-la-Horgne répond à une aspiration profonde : celle de reprendre la main sur les affaires communes, sans passer par des professionnels de la politique.
Il relève plusieurs facteurs qui expliquent cet attrait. D’abord, la simplicité du dispositif : une charte d’une page suffit à encadrer les pouvoirs du maire. Ensuite, la proximité : dans une commune de quelques centaines d’habitants, les décisions concernent directement la vie quotidienne, et chacun peut en mesurer les effets. Enfin, l’absence de concurrence partisane : il n’est plus question de s’affronter sur des programmes, mais de délibérer sur des objets précis. « Si on réfléchissait loi par loi, plutôt qu’en partis, les partis nous jettent les uns contre les autres », plaide Chouard, qui voit dans cette expérience une alternative concrète aux clivages nationaux.
Un laboratoire pour penser la démocratie à plus grande échelle
Pour Étienne Chouard, Ménil-la-Horgne n’est pas qu’une anecdote locale. C’est la démonstration que la démocratie peut renaître par le bas, commune par commune. « Il faut que ça devienne un phénomène national », insiste-t-il, tout en reconnaissant que le passage à une échelle supérieure suppose des formes de fédération entre communes libres, une idée qu’il rattache à la tradition proudhonienne.
Il ne cache pas les défis : la question des compétences techniques, la coordination entre communes, la résistance des logiques partisanes. Mais il considère que l’essentiel est ailleurs : que des citoyens ordinaires fassent l’expérience qu’ils sont capables de décider, et qu’un maire accepte de ne pas être le maître. « Ce sont des candidats honnêtes comme Claude Kaiser dont nous avons besoin », conclut-il.
Les communs : une tradition d’autogouvernance bien avant l’État
Ce que Ménil-la-Horgne expérimente aujourd’hui, des communautés rurales françaises le pratiquaient depuis des siècles, sans en avoir nécessairement théorisé les principes. Dans les villages du Languedoc, des systèmes d’irrigation collective appelés roubines permettaient d’acheminer l’eau vers les champs et d’en répartir l’usage entre paysans, selon des règles qu’ils définissaient eux-mêmes et faisaient respecter entre eux. Pas d’État, pas de marché : une ressource rare, des utilisateurs directs, et un cadre de gouvernance issu du groupe lui-même.
Ces dispositifs appartiennent à la catégorie des communs, que l’économiste Elinor Ostrom a documentés à l’échelle mondiale, en réponse à la thèse de Garrett Hardin qui affirmait qu’une ressource partagée serait inévitablement surexploitée faute de propriété privée. Les hauts pâturages suisses, administrés collectivement depuis le Moyen Âge, constituent un autre exemple souvent cité.
Étienne Chouard souligne ce que ces expériences ont en commun avec la question constitutionnelle :
« Il y avait un besoin fondamental et ce besoin fondamental, tout le monde allait y participer de la meilleure manière qu’il puisse. »
Étienne Chouard (Magazine Nexus)
La granularité humaine de ces espaces, c’est-à-dire leur dimension suffisamment réduite pour que chacun connaisse les autres et mesure les effets de ses décisions, rendait possibles des contre-pouvoirs informels mais efficaces. C’est précisément cette échelle, où la règle est vécue et non subie de loin, que les expériences comme celle de Ménil-la-Horgne cherchent à retrouver.
Ce qu’il faut retenir
L’expérience de Ménil-la-Horgne montre qu’une démocratie communale effective est possible en France, avec des outils simples : une charte, une assemblée citoyenne, un élu qui accepte de ne pas décider seul. Elle a déjà inspiré une vingtaine d’autres communes, preuve qu’elle répond à un besoin réel. Son principal enseignement tient en une phrase : la première condition de la démocratie n’est pas technique, elle est d’accepter que le pouvoir ne soit pas entre les mains d’un seul.
Vidéo « Étienne Chouard sur le pouvoir législatif et sa concentration » de Le Monde Moderne
Pour aller plus loin
- Les droits de l’homme, Thomas Paine
- Du contrat social ou Principes du droit politique, Jean-Jacques Rousseau
- Du principe fédératif et de la nécessité de reconstituer le parti de la Révolution (1863), Pierre-Joseph Proudhon
- Pirates de tous les pays : l’âge d’or de la piraterie atlantique (1716-1726), Marcus Rediker
- Écrire nous-mêmes la Constitution : exercices d’entraînement pour préparer un processus constituant populaire, Étienne Chouard
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