Le 3 juillet 1940, la Royal Navy ouvre le feu sur la flotte française mouillée dans la rade de Mers el-Kébir, près d’Oran. En quelques heures, près de 1 500 marins français sont tués par leurs alliés de la veille. Derrière l’image d’une attaque-surprise se cache une réalité plus complexe, faite d’un ultimatum en trois volets, d’un silence inexpliqué et d’enjeux stratégiques majeurs pour la suite de la guerre. L’historien Eric Branca revient sur ce moment qui a durablement marqué la mémoire navale française.
Que s’est-il passé à Mers el-Kébir le 3 juillet 1940 ?
Le 3 juillet 1940, l’amiral britannique James Somerville se présente devant la rade de Mers el-Kébir où mouille l’essentiel de la flotte française. Il transmet à son homologue français, l’amiral Marcel Gensoul, un ultimatum proposant trois options : rallier l’Angleterre pour poursuivre la guerre, gagner les Antilles ou un port américain pour y être désarmée, ou se saborder. Faute de réponse de Gensoul, Somerville ouvre le feu. Bilan : environ 1 500 marins français tués, deux cuirassés, un croiseur et un contre-torpilleur coulés ou neutralisés.
Un ultimatum en trois options, et non une attaque-surprise
Selon Eric Branca, la version dominante d’une attaque brutale et sans préavis est inexacte. La flotte britannique n’arrive pas pour tirer directement. Somerville, qui connaît personnellement Gensoul, propose d’abord une issue diplomatique articulée autour de trois solutions précises.
La première, idéale pour Londres, consiste à rallier l’Angleterre et à poursuivre le combat aux côtés des Britanniques. La deuxième, beaucoup plus mesurée, propose de conduire les bâtiments vers les ports français des Antilles ou vers des ports américains, où ils seraient désarmés et mis hors de portée de l’Allemagne. Cette option respecte les termes de l’armistice signé le 22 juin. La troisième est le sabordage sur place.
C’est l’absence totale de réponse de Gensoul qui conduit Somerville à exécuter l’ordre reçu. Branca insiste sur ce point : si l’amiral français avait engagé le dialogue, le drame aurait probablement pu être évité. La preuve par contraste vient dès le lendemain, à Alexandrie, où l’amiral britannique Andrew Cunningham présente le même ultimatum à l’amiral français René-Émile Godfroy. Ce dernier accepte de discuter. Un accord est trouvé : les navires français resteront sur place à condition de débarquer leurs munitions et leur mazout. Pas un mort, pas un coup de feu.
Pourquoi Churchill voulait neutraliser la flotte française à tout prix
Pour comprendre la décision britannique, Eric Branca souligne un enjeu linguistique trop souvent ignoré. La convention d’armistice du 22 juin prévoit que la flotte française soit placée « sous contrôle » allemand. En français comme en allemand, unter Kontrolle signifie simple vérification : les Allemands s’assurent que les navires sont désarmés, à quai, sans équipage opérationnel. Mais en anglais, under control a un sens nettement plus fort. L’expression suggère que les Allemands peuvent disposer de la flotte à tout moment.
Churchill ne s’embarrasse pas de subtilités sémantiques. Pour lui, la survie de l’Angleterre est en jeu. Il retient l’acception la plus défavorable. La flotte française est alors la troisième du monde, derrière celles du Royaume-Uni et des États-Unis. Ajoutée à la marine allemande, elle assurerait au Reich une supériorité navale écrasante, condamnant l’Angleterre au blocus et à la famine.
Le 27 juin, Churchill obtient du cabinet de guerre britannique l’autorisation d’utiliser tous les moyens pour empêcher la flotte française de tomber aux mains de l’Allemagne. La décision n’est donc pas prise dans la précipitation, contrairement à ce que laisse entendre certaines représentations cinématographiques que conteste Branca.
Le silence de Gensoul, un mystère aux conséquences tragiques
Le point central de l’analyse d’Eric Branca tient à l’attitude de l’amiral Gensoul. Face à un ultimatum qui offrait pourtant une porte de sortie compatible avec l’armistice, le commandant français n’a pas répondu. Ce silence transforme une négociation tendue en tragédie. Le contraste avec Godfroy à Alexandrie le lendemain, ou même avec la situation devant Dakar le 8 juillet, montre que d’autres issues étaient possibles.
À Dakar, d’ailleurs, le scénario de Mers el-Kébir se répète partiellement. Devant l’absence de réaction française, le porte-avions britannique Hermes envoie ses appareils torpiller le Richelieu, cuirassé flambant neuf mis à flot en 1939 et considéré comme l’un des plus modernes du monde. Il n’est pas coulé mais sévèrement endommagé. Seul le croiseur Strasbourg parvient à s’échapper de Mers el-Kébir et à rejoindre Toulon, où il connaîtra un destin tragique en novembre 1942 lors du sabordage de la flotte pour éviter une capture allemande.
Une épreuve fondatrice pour la France libre
Pour Charles de Gaulle, installé à Londres depuis à peine deux semaines, Mers el-Kébir est une épreuve terrible. Il ne peut féliciter les Britanniques d’avoir envoyé par le fond le fleuron de la marine française, mais il ne peut pas davantage ignorer le contexte stratégique : à l’été 1940, l’Allemagne domine le continent, les États-Unis restent neutres et le seul rempart est britannique.
De Gaulle prononce le 8 juillet un discours d’équilibriste, destiné autant aux Français qu’aux Britanniques. La propagande de Vichy, elle, s’en donne à cœur joie contre la « perfide Albion ». Dans l’entourage de Churchill, certains pensent même que l’aventure de la France libre va s’arrêter là, asphyxiée par l’indignation populaire.
C’est l’inverse qui se produit. Le 14 juillet 1940, premier 14 juillet de la France libre, 2 000 Français défilent dans les rues de Londres. Sept mille volontaires sont déjà inscrits dans les bureaux de recrutement. Selon Branca, c’est la preuve que les arguments du général ont commencé à porter, malgré le sang versé entre alliés.
Ce qu’il faut retenir
Mers el-Kébir n’est pas une attaque-surprise mais l’aboutissement tragique d’un ultimatum refusé par le silence. Le drame interroge autant la responsabilité britannique que celle d’un commandement français paralysé par sa fidélité à Vichy. Il rappelle surtout que la souveraineté navale, en 1940 comme aujourd’hui, ne se délègue pas : elle s’exerce ou elle se perd.
*D’après un entretien de Eric Branca sur Tocsin+*
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