Le 3 juillet 1940, la Royal Navy ouvre le feu sur la flotte française mouillée dans la rade de Mers el-Kébir, en Algérie. Près de 1 500 marins français y laissent la vie. Plus de huit décennies plus tard, l’épisode reste l’un des plus douloureux de notre mémoire nationale. L’historien Eric Branca, invité d’une émission consacrée au gaullisme de guerre, revient sur le déroulé précis de cette tragédie, souvent caricaturée. Et ce qu’il en ressort éclaire d’une lumière crue ce que peut être, dans les moments décisifs, une alliance entre deux nations souveraines.
Que s’est-il passé à Mers el-Kébir en 1940 ?
Le 3 juillet 1940, l’amiral britannique James Somerville se présente devant la rade de Mers el-Kébir, où mouille l’essentiel de la flotte française. Il transmet à son homologue, l’amiral Marcel Gensoul, un message proposant trois options : rallier l’Angleterre pour continuer la guerre, gagner les Antilles françaises ou un port américain pour y être désarmé, ou se saborder sur place. Faute de réponse de Gensoul, Somerville ouvre le feu. Bilan : environ 1 500 marins français tués, deux cuirassés, un croiseur et un contre-torpilleur coulés ou endommagés. Seul le croiseur Strasbourg parvient à s’échapper vers Toulon.
Une décision britannique née d’une peur stratégique, pas d’une trahison froide
Pour comprendre pourquoi Winston Churchill a pris cette décision, Eric Branca insiste sur le contexte de juin 1940. L’Angleterre est seule face à une Allemagne qui domine le continent. Les États-Unis sont neutres et le resteront plus d’un an. La flotte française est alors la troisième du monde, derrière celles du Royaume-Uni et des États-Unis. Additionnée à la flotte allemande, elle donnerait à Hitler une supériorité écrasante sur la Royal Navy et condamnerait l’Angleterre au blocus.
Le 22 juin, la convention d’armistice signée par le gouvernement Pétain stipule que la flotte française sera placée « sous contrôle » allemand. Branca souligne ici un point linguistique capital : en français comme en allemand, « sous contrôle » signifie « sous vérification ». Les Allemands devaient s’assurer que les navires restaient désarmés dans leurs ports. Mais en anglais, under control a une signification différente : cela signifie « sous l’autorité de ». Churchill choisit alors l’interprétation la plus défavorable pour la France. À ses yeux, la flotte peut être mobilisée à tout moment par Berlin. Le 27 juin, il obtient du cabinet de guerre l’autorisation d’utiliser tous les moyens disponibles pour empêcher cette éventualité.
Trois options, aucune réponse : l’engrenage fatal
Contrairement à une image souvent répandue, et qu’Eric Branca attribue notamment au film La Bataille de Gaulle, les Britanniques n’arrivent pas à Mers el-Kébir pour tirer immédiatement. Somerville, qui connaît bien Gensoul, lui adresse un véritable ultimatum à trois branches. La deuxième option, en particulier, est mesurée : gagner les Antilles ou un port américain pour y passer la guerre sans y participer, ce qui respectait formellement l’armistice.
Selon Branca, c’est l’absence de réponse de Gensoul qui déclenche le feu. Et la démonstration est implacable : le lendemain, devant Alexandrie, l’amiral Cunningham adresse exactement le même ultimatum à l’amiral Godfroy. Ce dernier accepte de négocier. Un accord est trouvé : les bâtiments restent sur zone à condition de débarquer munitions et mazout. Pas un mort, pas un coup de feu. À l’inverse, le 8 juillet, devant Dakar, l’absence de réaction française entraîne une nouvelle attaque : les avions du porte-avions Hermes torpillent gravement le cuirassé Richelieu, pourtant l’un des navires les plus modernes du monde.
Il propose trois solutions. (…) Il n’y a pas de réponse. Il n’y a aucune réponse de l’amiral Gensoul, et c’est parce que Gensoul ne répond pas que l’amiral anglais décide d’ouvrir le feu.
Eric Branca (Tocsin+)
Ce que l’épisode dit de l’alliance franco-britannique
Pour Eric Branca, Mers el-Kébir n’est pas seulement un drame militaire : c’est un révélateur. Révélateur d’abord du fait que dans une alliance, chaque partenaire défend en dernier ressort ses intérêts vitaux. Pour Churchill, la survie de l’Angleterre passait avant tout, y compris avant la vie de marins alliés de la veille. Révélateur ensuite du poids des malentendus, parfois purement sémantiques, qui peuvent transformer une mésentente en tragédie : l’écart entre « sous contrôle » et under control aura coûté 1 500 vies.
Révélateur enfin de l’extrême complexité de la situation britannique elle-même. Branca rappelle qu’à cette date, Churchill n’est pas libre de ses mouvements. Une fraction importante du cabinet de guerre, emmenée par Lord Halifax, négocie secrètement, via la Suède, une paix séparée avec l’Allemagne. La fermeté affichée contre la flotte française est aussi une manière, pour Churchill, de prouver à son propre camp que l’Angleterre se bat et continuera de se battre.
Le paradoxe du 14 juillet 1940
L’analyse de Branca prend toute sa portée dans ce qui suit immédiatement le drame. À Vichi, la propagande s’en donne à cœur joie contre la « perfide Albion ». Dans l’entourage même de Churchill, on doute : ne va-t-on pas tarir le flot des volontaires qui rejoignent de Gaulle ?
C’est l’inverse qui se produit. Le 14 juillet 1940, à peine onze jours après Mers el-Kébir, 2 000 Français libres défilent dans les rues de Londres pour la première fête nationale de la France libre. Et 7 000 autres sont déjà inscrits dans les bureaux de recrutement. Pour de Gaulle, qui doit prononcer un discours d’équilibriste le 8 juillet, l’épreuve est terrible, mais l’aventure de la France libre ne s’arrête pas. Elle se solidifie.
Ce qu’il faut retenir
Mers el-Kébir n’a pas été une attaque-surprise, mais l’aboutissement d’un ultimatum à trois branches resté sans réponse. L’épisode rappelle qu’aucune alliance, même la plus nécessaire, ne suspend la défense des intérêts vitaux de chaque nation. C’est précisément la leçon de souveraineté que de Gaulle tirera de ces journées tragiques, en exigeant dès août 1940 que les fonds avancés par Londres prennent la forme d’avances remboursables. Car il l’avait compris tout de suite : qui paie commande.
*D’après un entretien de Eric Branca sur Tocsin+*
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