L’affaire Mistral AI concentre plusieurs symptômes de la dérive des élites françaises : un ancien secrétaire d’État au Numérique devenu actionnaire de la pépite française de l’intelligence artificielle, un investissement dérisoire transformé en fortune potentielle, et une entreprise largement soutenue par la puissance publique. Juan Branco et François Boulo, invités du Monde Moderne le 2 octobre 2026, reviennent sur ce dossier que Juan Branco dit suivre depuis dix-huit mois. Retour sur les mécanismes d’une opération qui interroge la frontière entre pantouflage et corruption.
Pourquoi l’affaire Cédric O et Mistral AI soulève-t-elle une question de conflit d’intérêts ?
- Un investissement initial de 170 euros pour une valorisation estimée à 90 millions d’euros, soit une multiplication par plus de 500 000 en cinq ans
- Cédric O, ancien secrétaire d’État au Numérique, a rejoint Safran après son passage au gouvernement, puis est devenu partie prenante de Mistral AI
- L’entreprise a bénéficié de commandes publiques et de l’entremise directe d’Emmanuel Macron pour obtenir des financements massifs
- Juan Branco affirme que la question a fait l’objet de tentatives de l’éteindre, notamment via des procédures judiciaires
Un parcours qui illustre la porosité entre pouvoir politique et affaires
Selon Juan Branco, avocat et figure des gilets jaunes, le parcours de Cédric O pose d’abord la question de la compétence : « un gars qui sort d’un classement moyen d’ESC, qui a été directeur de la campagne cantonale de Benjamin Griveaux, qui se fait recruter chez Safran grâce à ça pendant trois ans et qui n’a rien fait de sa vie ». Avant Mistral, Cédric O n’avait aucune expérience significative dans le secteur technologique.
Cette absence de légitimité sectorielle contraste avec le rôle qu’il aurait joué chez Mistral AI. Toujours selon Juan Branco, Cédric O aurait servi à « ouvrir les portes de toutes les autorités françaises » et à « passer toutes les contraintes régulatrices ». La définition même du conflit d’intérêts : un ancien décideur public qui monnaye son carnet d’adresses et sa connaissance des rouages administratifs au profit d’une entreprise privée.
« Cédric O, un gars qui sort d’un classement moyen d’ESC, qui a été directeur de la campagne cantonale de Benjamin Griveaux, qui se fait recruter chez Safran grâce à ça pendant trois ans et qui n’a rien fait de sa vie. »
Juan Branco François Boulo (Le Monde Moderne)
Le rôle des réseaux d’influence dans la construction du mythe Mistral
Juan Branco insiste sur un point rarement traité médiatiquement : le capital social des fondateurs de Mistral AI. Arthur Mensch, cofondateur de l’entreprise, est « le neveu de Laurent Alexandre », figure connue des milieux technologiques et politiques. Cette information, affirme Juan Branco, n’était pas rendue publique avant ses propres publications.
L’angle adopté par les médias a longtemps privilégié le récit du « petit génie » sorti de Polytechnique qui réussit par son seul talent. Or, selon Juan Branco, la réalité serait plus nuancée : les fondateurs sont partis de chez Meta avec une connaissance avancée des modèles de langage, avant de venir en France revendiquer leur savoir-faire. Ils auraient reproduit un modèle chinois existant plutôt que de créer une innovation originale.
La dimension souveraineté, souvent mise en avant pour justifier le soutien public à Mistral, se heurte à ce constat : l’entreprise n’a « plus jamais su réitérer » son exploit initial et s’est transformée en une société de services classique, « complètement décrochée » de la course technologique mondiale.
La réaction d’Arthur Mensch : l’insulte plutôt que le débat
Lorsque Juan Branco a exposé ces éléments sur le réseau social X, la réponse d’Arthur Mensch a été brève : « petite frappe ». Une réaction qui tranche avec la communication habituellement lisse des dirigeants de la tech française. Juan Branco y voit un signe de nervosité : « c’est des gens qui sont extrêmement surveillés, notamment par leurs actionnaires ». Pourquoi s’attaquer personnellement à un avocat plutôt que de répondre sur le fond ?
« Il me répond : petite frappe. Pourquoi il fait ça ? Parce qu’il fait un tweet par mois maximum. Parce que c’est des gens qui sont extrêmement surveillés, notamment par leurs actionnaires. »
Juan Branco (propos rapportés par Juan Branco François Boulo)
L’avocat évoque également des procédures judiciaires menées par Mistral AI, dont des actions en diffamation et en dénigrement devant le tribunal de commerce, une stratégie qui peut coûter beaucoup plus cher qu’une simple procédure de presse et viser à faire taire toute critique.
Ce qu’il faut retenir
Le cas Mistral AI dépasse le simple scandale individuel. Il illustre comment une entreprise peut prospérer en France grâce à la captation de fonds publics et de réseaux d’influence plutôt que par sa performance technologique. La question qui se pose désormais est simple : qui contrôlera jamais ces mécanismes quand les procureurs ne s’en saisissent pas et que la presse se contente de relayer les récits officiels ? La réponse déterminera si la souveraineté technologique française est un projet réel ou un simple habillage rhétorique au service de fortunes privées.
Vidéo « Débat sur la transformation radicale du système » de Le Monde Moderne
Pour aller plus loin
- Transformer la colère, François Boulo
- Comment fabriquer une guillotine, Juan Branco
- Transformer la colère, Rafaël Boulo
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