Présentée comme le champion français de l’intelligence artificielle, Mistral AI devait offrir une alternative souveraine aux géants américains. Quatre ans plus tard, l’analyse de Juan Branco dans un entretien avec Thinkerview, publié le 9 septembre 2026, brosse un bilan sans concession : le projet a changé de nature, et les milliards investis posent question.

Mistral AI a-t-elle tenu sa promesse de souveraineté numérique française ?

Non, selon Juan Branco, qui résume ainsi la trajectoire :

« Il y a un an de façon très discrète, ils ont basculé sur du business to business. C’est-à-dire en gros on va aider des grandes entreprises et des petites entreprises à adopter de l’IA, mais on renonce au fait de faire concurrence. »

Juan Branco (Thinkerview)

Concrètement, ce tournant signifierait l’abandon de l’objectif initial : proposer un modèle souverain capable de rivaliser avec ChatGPT ou Gemini. À la place, Mistral deviendrait une société de services qui implémente, chez ses clients, des modèles d’autres origines, notamment chinois, tout en cessant de recruter des ingénieurs spécialisés pour embaucher des commerciaux.

Les milliards publics investis : un appui politique massif

Juan Branco décrit un soutien des pouvoirs publics qui a été déterminant pour l’essor de l’entreprise, mais dont les conditions d’attribution posent question. Il évoque Cédric O, l’ancien secrétaire d’État au numérique, devenu investisseur dans Mistral avec un apport initial minime :

« Il investit dans une boîte 170 €, une boîte qui par hasard va se voir ouvrir les portes de l’Élysée. »

Juan Branco (Thinkerview)

D’après Branco, cette participation, obtenue pour un montant symbolique, représenterait aujourd’hui environ 90 millions d’euros. Il y voit le symptôme d’une confusion entre intérêt public et intérêts privés, au détriment du projet industriel annoncé.

Parallèlement, certaines promesses n’auraient pas été tenues en matière d’alternatives françaises. L’invité note que plusieurs modèles chinois sont accessibles en source ouverte, modifiables et vérifiables, ce qui constitue selon lui une opportunité pour des acteurs souverains. Il déplore que ces ressources n’aient pas été mobilisées pour bâtir une vraie filière nationale, alors même que la France dispose d’une puissance électrique importante.

La situation française face à la dynamique chinoise

Le constat va plus loin : la Chine aurait ouvert des lignes de crédit et des subventions représentant environ 300 milliards d’euros sur dix ans pour structurer un écosystème complet, incluant l’intelligence artificielle et la robotique industrielle. En face, la France en serait réduite à des dispositifs dispersés sans plan industriel, selon l’invité.

Juan Branco pointe également l’absence de stratégie de long terme sur l’ensemble de la chaîne, des capacités de calcul aux modèles en passant par les données. Il rappelle que les acteurs américains, eux, ont pu accumuler des données pendant vingt ans via les moteurs de recherche, les réseaux sociaux et les services de messagerie. Cette avance explique en partie leur position dominante dans l’IA.

Dans ce contexte, il décrit une forme de dépendance envers des capitaux privés, y compris pour financer des institutions publiques fondamentales comme les écoles de mathématiques, avec des conséquences sur l’indépendance de la recherche.

Quelle issue pour une IA française ?

L’invité estime que des modèles locaux performants, tournant sur des machines autonomes, sont aujourd’hui à portée pour des investissements de quelques dizaines à quelques centaines de milliers d’euros. Il y voit une voie crédible pour préserver la confidentialité des données et renforcer la souveraineté, à condition que les acteurs privés et publics s’en donnent les moyens.

À l’inverse, le renoncement de Mistral à une ambition technologique propre illustrerait une incapacité plus large des dirigeants français à piloter les ruptures en cours, malgré les annonces répétées sur la « start-up nation ». Juan Branco relie ce constat à un problème de sélection des élites et de niveau d’exigence dans la conduite des politiques industrielles.

Ce qu’il faut retenir

L’histoire de Mistral AI, telle que la retrace Juan Branco, interroge moins l’entreprise elle-même que les conditions dans lesquelles la France prétend construire une souveraineté numérique. Entre ruptures d’objectifs, opérations capitalistiques contestées et absence de stratégie publique cohérente, le cas Mistral pourrait bien devenir un cas d’école des impasses à éviter pour bâtir une filière française crédible de l’intelligence artificielle.

Le Souv, pour une France qui s’appartient.

Vidéo « Entretien avec Juan Branco sur les conflits géopolitiques » de Thinkerview

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