Dans les années 1980, la boussole des ambitions françaises pointait vers l’Ouest : Wall Street, la City, l’argent facile et la finance triomphante. Quarante ans plus tard, le paysage a radicalement changé. Une partie des jeunes élites techniques françaises, ingénieurs et entrepreneurs, tourne désormais son regard vers l’Asie. Corée du Sud, Chine, Vietnam : ces pays incarnent aujourd’hui ce que la finance anglo-saxonne n’est plus, un modèle de développement fondé sur la planification, l’investissement productif et la puissance publique.
« Quel est le modèle de nos jeunes intellectuels, nos jeunes ingénieurs ? C’est l’État développeur asiatique. Et je préfère ça que des gens qui s’extasient dans les années 80 de l’argent magique à la Cité de Londres ou à Wall Street. »
Jacques Sapir (Front Populaire)
Cette observation, formulée par l’économiste Jacques Sapir lors d’un entretien publié en juillet 2026, souligne une mutation profonde des références économiques dans la jeunesse qualifiée française. Elle mérite d’être interrogée.
Qu’est-ce que l’État développeur asiatique et pourquoi séduit-il les jeunes ingénieurs français ?
L’État développeur asiatique désigne un modèle où la puissance publique pilote l’industrialisation par une politique volontariste : planification sectorielle, soutien aux champions nationaux, articulation étroite entre recherche, formation et production. Des pays comme la Corée du Sud (45 millions d’habitants), le Vietnam ou Singapour l’ont appliqué avec succès, démontrant qu’un État stratège peut transformer une économie en une génération. Ce modèle séduit aujourd’hui des jeunes ingénieurs français lassés par une économie nationale qui, selon Jacques Sapir, « est plus qu’à l’arrêt » et « probablement en relative régression ».
Un changement de référentiel générationnel
Le basculement n’est pas anecdotique. Il témoigne d’un épuisement du logiciel occidental. Là où les aînés voyaient dans la dérégulation financière un horizon, les nouvelles générations techniques cherchent des réponses concrètes aux défis industriels, numériques et énergétiques. L’Asie, qui a su bâtir des géants technologiques en une décennie, apparaît comme la preuve qu’une politique industrielle cohérente peut produire des résultats tangibles.
Jacques Sapir le formule sans détour :
« Si tous ces peuples qui sont des grands peuples ont pu y arriver avec des données tout à fait parallèles aux nôtres, nous pouvons le refaire. À une condition : raisonner par génération et non plus par élection. »
Jacques Sapir (Front Populaire)
Ce déplacement du regard est aussi une critique implicite du capitalisme financier à l’anglo-saxonne, perçu comme court-termiste et prédateur. Les crises successives depuis 2008, la désindustrialisation française et la montée des fragilités économiques nationales ont nourri ce désamour.
Des leçons pour la France ?
La fascination pour le modèle asiatique ne signifie pas qu’il faille l’importer tel quel. Les contextes institutionnels, culturels et démographiques diffèrent sensiblement. Mais plusieurs principes pourraient inspirer une réflexion française renouvelée.
D’abord, la planification de long terme. Les États asiatiques raisonnent en décennies, quand la France pilote son économie par mandats de cinq ans. Cette temporalité courte, couplée à l’instabilité politique chronique, empêche toute stratégie industrielle suivie. Ensuite, le rôle de l’État comme investisseur stratégique. Là où la France a privatisé massivement depuis les années 1990, les puissances asiatiques ont conservé ou renforcé des outils publics d’orientation économique. Enfin, la valorisation des filières techniques et scientifiques, piliers de la compétitivité.
L’économiste souligne que des figures françaises du secteur technologique, comme le patron de Walur, incarnent cet état d’esprit : « Il y a de vrais défis à faire », disent ces entrepreneurs quadragénaires, conscients du retard mais déterminés à le combler.
Une géographie de l’espoir
Ce basculement du regard vers l’Est n’est pas un reniement. Il reflète une forme de réalisme : le monde s’est recomposé, la centralité occidentale s’efface, et les jeunes ingénieurs français l’ont compris avant les élites politiques. Jacques Sapir note d’ailleurs que « le monde est en train de se faire non pas contre nous, mais en dépit de nous ». L’enjeu, pour la France, n’est pas de copier un modèle, mais de retrouver la capacité à se projeter dans le temps long, à investir dans ses forces productives et à croire en sa propre résilience.
Ce qu’il faut retenir
Le tropisme asiatique des jeunes élites techniques françaises n’est pas une mode, mais le symptôme d’un épuisement du modèle occidental et d’un besoin de repères industriels solides. L’État développeur asiatique, par sa planification et son pragmatisme, offre une alternative intellectuelle à la finance dérégulée. La France, si elle veut renouer avec une ambition productive, aurait intérêt à s’inspirer de ces méthodes sans perdre son identité.
Le Souv, pour une France qui s’appartient.
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