Il y a encore vingt ans, le discours dominant en Europe tenait pour acquis que nous pouvions délocaliser nos usines en Chine sans risque, en conservant chez nous la recherche et la matière grise. Aujourd’hui, Emmanuel Macron envisage de créer des co-entreprises où les Européens détiendraient 51 % du capital pour capter les technologies chinoises. La boucle est bouclée, et elle dit beaucoup du décrochage industriel du Vieux Continent.

Pourquoi la France envisage-t-elle de copier le modèle chinois des co-entreprises ?

La proposition formulée par le président français s’inspire directement de la stratégie que Pékin a imposée aux entreprises occidentales dans les années 2000 : pour accéder au marché chinois, il fallait créer des co-entreprises où l’actionnaire chinois détenait 51 % des parts. L’objectif était explicite : acquérir les technologies étrangères, former des ingénieurs, puis développer une industrie nationale compétitive. Ce que nous observons aujourd’hui, c’est une inversion des rôles. L’Europe, qui pensait garder un temps d’avance, se retrouve en position de demandeur, obligée de solliciter des transferts de technologie depuis la Chine pour tenter de combler son retard.

Une naïveté industrielle aux racines idéologiques

Max-Erwann Gastineau identifie dans cet épisode la trace d’un complexe de supériorité qui a longtemps aveuglé les élites occidentales.

Nous avons tellement dominé le monde pendant un certain temps que nous avons fini par naturaliser notre domination. Nous avons cru que nous étions en quelque sorte élus, que notre supériorité était intrinsèque, naturelle. En fait, ça a été le produit d’un processus historique de décision politique.

Max-Erwann Gastineau (OMERTA)

Dans les années 1990, l’idée d’une division internationale du travail harmonieuse laissait croire que chacun y trouverait son compte : aux uns la production à bas coût, aux autres la propriété intellectuelle. C’était oublier que la puissance industrielle se construit et qu’elle peut se rattraper. La Chine l’a démontré avec une efficacité redoutable, passant de 10 % de l’économie américaine dans les années 1980 à la première place mondiale selon plusieurs classements du FMI.

Le précédent chinois et l’oubli du protectionnisme

Aucune grande puissance n’a bâti son industrie sans protéger ses marchés à un moment donné de son histoire. Gastineau rappelle que la Chine, comme le Japon après 1945, a d’abord érigé des barrières pour permettre à ses industries de se développer avant de s’ouvrir à la concurrence internationale. Les Européens redécouvrent aujourd’hui, sous la pression des crises (Covid, guerre en Ukraine), les vertus de la souveraineté industrielle. Mais cette prise de conscience se heurte à la difficulté structurelle de l’Union européenne, qui n’est pas un État et dont le logiciel supranational continue de privilégier l’ouverture commerciale.

La Commission européenne elle-même nuance la notion d’autonomie stratégique en y accolant l’adjectif « ouverte », une précaution sémantique qui en dit long sur la réticence à assumer pleinement les outils du protectionnisme. Pourtant, comme le souligne l’essayiste, la dépendance industrielle est devenue un risque géopolitique majeur, et les ruptures d’approvisionnement ne sont plus une hypothèse d’école.

Puces Nvidia : quand un embargo se retourne contre son auteur

Le cas Nvidia illustre concrètement les limites d’une stratégie de sanctions technologiques face à une économie dont l’État conserve une capacité de mobilisation directe. Il y a moins d’un an, l’administration Trump interdisait l’exportation des puces de la firme californienne vers la Chine, convaincue de priver Pékin d’un outil stratégique essentiel. La riposte ne passa pas par des déclarations officielles ni par des mesures de rétorsion symétriques.

« Le pouvoir central a convoqué les grandes entreprises chinoises et a dit : maintenant, même si vous pouvez acheter encore des puces Nvidia, vous ne les achetez plus. »

François Asselineau (OMERTA)

Ce mot d’ordre discret a suffi. En quelques mois, Nvidia a vu ses parts de marché en Chine s’effondrer depuis un niveau qui atteignait 80 %. Le PDG de l’entreprise s’est alors retourné vers Washington pour demander un changement de cap, entraînant Trump lui-même à solliciter la réouverture du marché chinois lors de sa visite à Pékin. Xi Jinping n’a pas cédé.

Ce mécanisme révèle une asymétrie structurelle : là où une économie de marché libérale subit les effets d’un embargo sur ses propres entreprises exportatrices, un État capable de coordonner les décisions d’achat de ses acteurs privés transforme la contrainte en accélérateur de souveraineté industrielle. L’investissement dans une filière nationale de semi-conducteurs, déclaré priorité stratégique, a pris le relais. C’est précisément cette capacité de pilotage que François Asselineau cite en contrepoint du modèle français, où le contrôle des mouvements de capitaux a été abandonné depuis l’Acte unique de 1986.

Ce qu’il faut retenir

Le retournement du rapport de force technologique avec la Chine n’est pas une fatalité, mais le résultat de décennies de choix politiques fondés sur un postulat erroné : que la domination occidentale était un état naturel. La proposition d’Emmanuel Macron d’en revenir aux co-entreprises a le mérite d’une certaine lucidité. Elle révèle surtout que la souveraineté industrielle ne se décrète pas, elle se reconstruit sur le temps long, avec des instruments que l’Europe a trop longtemps diabolisés.

Le Souv, pour une France qui s’appartient.

Vidéo « Interview de Max-Erwann Gastineau sur les élites et la nation » de OMERTA

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