Derrière le décor diplomatique des accords de Munich de septembre 1938 se cache une opération financière restée largement méconnue : le groupe industriel français Schneider, propriétaire des usines d’armement Skoda en Tchécoslovaquie, avait déjà cédé ce fleuron stratégique au consortium d’Hermann Göring. Une transaction qui éclaire d’un jour cru la véritable nature de la capitulation française face à Hitler. C’est ce que rappelle le journaliste André Géraud, dit Pertinax, dans son livre Les Fossoyeurs, dont une nouvelle édition vient de paraître et que présente l’historien Éric Branca.
Pourquoi les usines Skoda ont-elles été vendues aux nazis avant Munich ?
Les usines Skoda, situées dans la région des Sudètes en Tchécoslovaquie, appartenaient depuis 1918 au groupe français Eugène Schneider, qui en avait pris le contrôle après la dissolution de l’Empire austro-hongrois. Avant les accords de Munich de septembre 1938, Schneider a vendu ces usines d’armement, parmi les plus importantes d’Europe centrale, au consortium d’État dirigé par Hermann Göring. Cette cession a livré aux nazis un potentiel industriel et militaire considérable, avant même que la France n’accepte officiellement l’abandon des Sudètes.
Un fleuron stratégique livré à l’ennemi
Pour comprendre la portée de cette transaction, il faut mesurer ce que représentaient les Sudettes. Cette région n’était pas seulement peuplée d’Allemands, comme le martelait Hitler pour justifier son annexion. C’était surtout une zone industrielle et stratégique de premier plan, à la fois pour la sécurité de la Tchécoslovaquie et pour celle de la France.
La France avait elle-même financé et construit, en parallèle de la ligne Maginot, un réseau de fortifications protégeant les Sudètes contre une attaque allemande. Ces fortifications étaient, selon Pertinax, quasiment imprenables, contrairement à la ligne Maginot qui ne s’étendait pas jusqu’à la mer. Hitler savait qu’il ne pourrait pas avaler la Tchécoslovaquie tant qu’il devrait affronter ce verrou militaire.
Derrière ces fortifications se trouvait un potentiel minier et industriel considérable, dont le cœur était précisément les usines Skoda. Or ces usines, propriété française, étaient le symbole d’une double garantie : un fleuron industriel pour la France et un instrument du dynamisme tchèque.
La trahison économique
C’est ici que la révélation prend toute sa dimension. Eugène Schneider, surnommé dans l’imaginaire populaire et de gauche le « marchand de canons » accusé de pousser à la guerre pour vendre ses armes, a fait exactement l’inverse dans le cas tchécoslovaque : il a vendu ses propres usines de canons aux nazis.
En l’occurrence là, le marchand de canon, il a vendu son usine de canon aux nazis. Et ça, ça a été fait, ça a été négocié avant Munich.
Eric Branca (Cercle Aristote – Pierre-Yves Rougeyron)
La transaction s’est faite au profit du consortium Göring, structure d’État allemande mais aussi véhicule des intérêts personnels du dignitaire nazi. Lorsque les Britanniques ont ensuite poussé Édouard Daladier à céder à Munich, ce dernier n’a fait que ratifier sur le plan diplomatique ce que les industriels français avaient déjà entériné en coulisses sur le plan économique. Hitler obtenait ainsi en un seul mouvement les Sudètes, les fortifications françaises qui les protégeaient et le potentiel industriel tchécoslovaque. La capitulation politique venait sceller la capitulation financière.
C’est ce qui explique l’amertume du président tchécoslovaque Edvard Beneš, que Pertinax rencontra à plusieurs reprises : comment résister quand les alliés censés vous protéger ont déjà bradé vos propres outils de défense ?
Le pari de la défaite
Cette opération s’inscrit dans une logique plus large que Pertinax décrit longuement : celle d’une élite financière et militaire française qui, par crainte du communisme et par calcul d’intérêts, avait fait le « pari de la défaite ». Selon le journaliste, ces milieux étaient persuadés qu’une guerre prolongée provoquerait une révolte ouvrière et l’arrivée des communistes au pouvoir. Mieux valait donc négocier rapidement avec les Allemands.
Cette logique éclaire aussi le sabotage du réarmement français à la fin des années 1930. Contrairement à la légende d’un Front populaire ayant désorganisé la production par les 40 heures, Pertinax démontre que Léon Blum avait bien réarmé, mais pas assez vite. La raison ? Les industriels de l’armement, dont certains étaient nationalisés, étaient davantage occupés à mener des batailles juridiques devant le Conseil d’État contre les nationalisations qu’à produire les avions et les armes nécessaires.
Au lieu de faire 700 avions par mois, on en fait 200. Au lieu de commander aux États-Unis 1000 avions, on en commande 300.
Eric Branca (Cercle Aristote – Pierre-Yves Rougeyron)
L’argument est implacable : si Munich avait été utilisé comme un délai pour réarmer, la France aurait pu redresser la situation. Mais ce délai n’a pas été mis à profit, parce qu’une partie des élites avait déjà choisi son camp économique. Les outils de la résistance avaient été vendus avant même que le combat ne commence.
Ce qu’il faut retenir
La vente des usines Skoda au consortium Göring avant Munich constitue l’un des exemples les plus saisissants de ce que Pertinax appelait la trahison des élites. Elle montre que la défaite de 1940 ne s’explique pas seulement par des facteurs militaires ou diplomatiques, mais aussi par les choix conscients d’une partie du patronat français qui avait misé sur l’Allemagne nazie. Une page d’histoire largement oubliée, et dont la redécouverte invite à réinterroger la nature profonde des accords de Munich.
*D’après un entretien de Eric Branca sur Cercle Aristote – Pierre-Yves Rougeyron*
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