Un État ne se juge pas à ses discours ni à ses grandes lois symboliques, mais à sa capacité à remplir des fonctions élémentaires : garantir de quoi manger, apprendre et se soigner à ceux qui vivent sur son sol. C’est la thèse défendue par Jean-Luc Schaffhauser, ancien député européen, invité du Cercle Aristote. Une lecture qui renverse la logique économique dominante.
Quelles sont les vraies priorités économiques d’un État souverain ?
Pour Jean-Luc Schaffhauser, les priorités d’un État souverain calquent celles d’un père de famille : assurer l’autonomie et l’indépendance des siens. Concrètement, il identifie quatre devoirs fondamentaux :
- Nourrir sa population, c’est-à-dire garantir l’autonomie alimentaire du pays
- Éduquer les citoyens
- Soigner, en assurant les conditions de santé
- Relier et enrichir par les transports, les échanges et la justice
L’objectif n’est pas l’accumulation d’argent, mais le service concret de la société et l’enrichissement mutuel.
L’économie doit servir l’homme, pas la finance
Le point de départ de Schaffhauser est étymologique. Le mot « économie » vient de l’oikos, le foyer. L’économie a donc vocation à travailler pour les familles. Or, dans le système actuel, il constate une inversion complète des rapports.
« L’homme travaille pour l’économie, l’économie travaille pour la finance. »
Jean-Luc Schaffhauser (Cercle Aristote – Pierre-Yves Rougeyron)
Cette chaîne, selon lui, asservit tout : l’homme est au service de l’économie, elle-même soumise à l’argent. Le renversement qu’il propose consiste à remettre chaque étage à sa place. La finance doit travailler pour l’économie, l’économie doit travailler pour l’homme et la société.
Pour Schaffhauser, ce basculement suppose que le politique reprenne le contrôle des choses en vue du bien commun. Non pas un bien commun abstrait, fabriqué par un projet idéologique, mais un bien commun « très concret, très réel » : celui de la vie quotidienne, de la sécurité et de la subsistance.
La patrie pensée comme une famille
Schaffhauser fonde sa réflexion sur une définition précise de la société. Selon lui, une société repose sur les familles, et une patrie n’est rien d’autre qu’« une famille de familles ». Ce qui structure une famille, explique-t-il, c’est la responsabilité, l’entraide et l’amour. Chacun y a sa place, y compris celui qui est fragile ou handicapé, et il est même d’autant plus aimé.
Il transpose ce modèle à l’échelle nationale. Ce qui nous fait aimer notre patrie relève du cœur : notre histoire, nos expériences, nos amitiés, tout ce qui nous a nourris. La nation ajoute à cela la volonté et la raison, le choix conscient d’appartenir à un ensemble parce qu’il correspond à ce que nous sommes.
De cette conception découlent directement les devoirs de l’État. De même qu’un père de famille pense d’abord à nourrir les siens, à assurer leur sécurité, leur éducation, leur santé et leur indépendance, une patrie doit d’abord se préoccuper de nourrir sa population. Schaffhauser souligne d’ailleurs un point qu’il juge alarmant : la France serait aujourd’hui « absolument incapable » d’assurer cette autonomie alimentaire en cas de crise grave.
Un programme concret contre l’illusion du contrat social
À cette vision organique, Schaffhauser oppose la fiction du contrat social héritée, selon lui, de la Renaissance et surtout de la Révolution française. Dans cette conception, des individus « tombés du ciel », pour reprendre l’image qu’il attribue à Marx, créeraient la société par un acte volontaire, mû par l’intérêt.
Les conséquences qu’il en tire sont sévères. Si la société n’est qu’un contrat fondé sur l’intérêt, alors ceux qui disposent des moyens, c’est-à-dire de l’argent, fabriquent la société à leur avantage. Le « peuple représenté », les assemblées, finit par travailler contre le « peuple réel », d’abord parce que l’opinion est façonnée par les médias, eux-mêmes contrôlés par ceux qui détiennent l’argent.
Face à cette dérive, Schaffhauser refuse de prétendre « créer » la société. Il propose de la servir, en partant des réalités humaines et des besoins véritables. C’est là que son propos rejoint un programme concret pour l’électorat souverainiste : reconstruire l’autonomie alimentaire, sanitaire et éducative comme socle de l’indépendance nationale.
Détecter et servir les talents du pays
Un dernier volet complète cette vision. Pour Schaffhauser, le rôle du politique consiste à détecter les talents présents dans toute société et à les mettre au service du pays. Peu importe qu’ils soient « de droite ou de gauche », insiste-t-il : la question n’est pas idéologique. L’enjeu est le rassemblement des compétences et des intelligences au service du bien commun.
Il affirme que la France regorge de ces intelligences qui « ne demandent que ça », c’est-à-dire prendre des responsabilités pour servir leur pays. Mais il déplore que le système actuel ait été « fabriqué justement pour empêcher » que ceux qui veulent réellement servir accèdent à des responsabilités politiques. Le système, résume-t-il, n’est pas fait pour que le pays survive, mais pour se survivre à lui-même.
Ce qu’il faut retenir
Pour Jean-Luc Schaffhauser, la souveraineté n’est pas une abstraction juridique : elle commence par la capacité à nourrir, éduquer et soigner sa population. En remettant la finance au service de l’économie et l’économie au service de l’homme, il esquisse un programme enraciné dans le concret, où la patrie fonctionne comme une famille de familles. Une grille de lecture exigeante, qui invite à repenser les priorités économiques d’un État digne de ce nom.
*D’après un entretien de Jean-Luc Schaffhauser sur Cercle Aristote – Pierre-Yves Rougeyron*
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