L’École polytechnique, longtemps vitrine de la formation des serviteurs de l’État, accepte désormais que des fortunes privées s’offrent le nom de ses amphithéâtres. Un basculement symbolique qui, selon Juan Branco, avocat et essayiste, révèle un renoncement plus profond de la puissance publique à financer ses propres institutions stratégiques.
Qu’implique le financement privé de Polytechnique par Bernard Arnault via un don défiscalisé ?
L’analyse développée par Juan Branco lors d’un entretien avec Thinkerview, publié le 9 septembre 2026, repose sur plusieurs constats : l’État n’est plus en mesure de débloquer 50 millions d’euros pour subventionner une école de mathématiques comme Polytechnique ; Bernard Arnault apporte cette somme en échange de l’inscription de son nom sur un amphithéâtre ; ce don est défiscalisé, donc en partie supporté par le contribuable ; cette pratique marque l’entrée d’une logique de mécénat privé dans une institution vouée à la formation des élites d’État ; enfin, elle s’inscrit dans un contexte où, selon Juan Branco, la fortune de Bernard Arnault s’est constituée grâce à l’État, notamment via l’accès à des actifs comme le pôle média du Parisien et des Échos.
« L’État ne devrait pas s’affaiblir et s’avilir de cette façon. L’État devrait mobiliser ces sommes-là. » (Juan Branco)
Juan Branco (Thinkerview)
Une école d’élite, un financement à genoux
Juan Branco rappelle ce qu’a été Polytechnique : une institution où les amphithéâtres portaient les noms de grands mathématiciens et de serviteurs de l’État. Le contraste est net avec la situation actuelle, où Patrick Drahi et Bernard Arnault ont chacun obtenu qu’un amphithéâtre porte leur nom. Pour l’avocat, il ne s’agit pas d’un simple arrangement administratif mais d’un signal politique : l’État, incapable de mobiliser les fonds nécessaires, se met en position de dépendance vis-à-vis de fortunes privées, tout en offrant au passage une défiscalisation qui fait peser une partie du coût sur les finances publiques.
Le mécanisme décrit est simple : un don de 50 millions d’euros, défiscalisé, donc en partie financé par l’ensemble des contribuables, en échange d’une reconnaissance symbolique durable. Juan Branco y voit une forme de soumission : « ils se mettent à genoux devant Bernard Arnault alors même que c’est des dons défiscalisés. Donc ça va quand même être payé par nous-mêmes. »
Un symptôme de la sélection défaillante des élites
L’épisode ne se limite pas à un problème de financement. Juan Branco le relie à une critique plus large de la sélection des élites françaises. Il compare la situation française à celle de la Chine, où l’accès aux postes de responsabilité passe par des examens nationaux extrêmement concurrentiels. En France, selon lui, le vivier réel de Polytechnique s’est rétréci : une concurrence limitée à une fraction de la population, principalement issue des milieux favorisés, ce qui entraîne mécaniquement un affaiblissement du niveau de génération en génération.
Le fait qu’une entreprise privée puisse acheter la visibilité d’un amphithéâtre dans une école d’État illustre ce qu’il décrit comme une « gangrène » : la domination croissante de l’État par des forces privées. Or, précise-t-il, ces forces privées « n’ont ni intérêt ni capacité à diriger la France dans l’intérêt général ». Il rappelle au passage la tentative d’exil fiscal de Bernard Arnault en Belgique, un épisode qui, selon lui, en dit long sur l’attachement de ces fortunes au destin national.
Ce que cela dit de la souveraineté française
L’enjeu dépasse la seule gestion budgétaire d’une école. Juan Branco inscrit cet épisode dans un constat plus large : la France a renoncé à investir massivement dans les secteurs stratégiques, qu’il s’agisse de l’intelligence artificielle, de la robotique ou des mathématiques fondamentales. Pendant que la Chine ouvre des lignes de crédit à hauteur de plusieurs centaines de milliards d’euros sur dix ans pour structurer son écosystème technologique, la France en est réduite à dépendre de mécènes privés pour financer une école qui forme ses ingénieurs d’élite.
Ce qu’il faut retenir : l’épisode des amphithéâtres de Polytechnique n’est pas anecdotique. Il révèle un renoncement de l’État à financer ses institutions stratégiques et une porosité croissante entre puissance publique et intérêts privés, au détriment de l’intérêt général.
Le Souv, pour une France qui s’appartient.
Vidéo « Entretien avec Juan Branco sur les conflits géopolitiques » de Thinkerview
Pour aller plus loin
- La gouvernance de la Chine, Xi Jinping (Éditions en langues étrangères)
- Le Petit Soldat, Jean-Luc Godard
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