À un an d’une élection présidentielle censée rebattre les cartes, une question dérangeante mérite d’être posée : et si le vote ne pouvait plus rien changer ? C’est la thèse défendue par Jean-Luc Schaffhauser, ancien député européen et professeur de philosophie, invité du Cercle Aristote. Pour lui, le problème n’est pas le choix des électeurs, mais le système lui-même.

Pourquoi l’alternance politique ne change-t-elle rien ?

Selon Jean-Luc Schaffhauser, l’alternance donne l’illusion du changement sans jamais le permettre. Même en cas de victoire électorale, les institutions elles-mêmes (le Conseil constitutionnel, le Conseil d’État, la représentation politique) bloqueraient toute rupture réelle. Le système libéral serait construit pour empêcher qu’on s’attaque aux véritables enjeux : l’alternance reste enfermée dans une même logique et ne touche jamais l’identité profonde du pays.

Un verrou institutionnel plus qu’un verrou électoral

L’analyse de Schaffhauser déplace le débat. La question n’est pas de savoir qui gagne en 2027, mais de comprendre ce qui se passerait ensuite. Selon lui, si un pouvoir décidé à agir arrivait aux responsabilités, il se heurterait immédiatement aux garde-fous du système.

« Si par exemple on arrivait au pouvoir aujourd’hui dans le système actuel, je pense que si on s’attaquait aux véritables enjeux, l’institution est ainsi fabriquée qu’elle empêcherait, par le Conseil constitutionnel, par le Conseil d’État, par la représentation politique, qu’elle empêcherait ce véritable changement. »

Jean-Luc Schaffhauser (Cercle Aristote – Pierre-Yves Rougeyron)

Autrement dit, le blocage ne viendrait pas d’un rapport de force parlementaire ou d’une opinion défavorable, mais de l’architecture même des institutions. Celles-ci auraient été conçues pour neutraliser toute volonté de transformation en profondeur. C’est ce qui conduit Schaffhauser à un constat qu’il assume comme pessimiste : il ne voit « pas d’issue possible dans le système politique actuel ».

La racine philosophique : le contrat social

Pour comprendre ce diagnostic, Jean-Luc Schaffhauser remonte à la source intellectuelle du système, qu’il situe dans le libéralisme né avec la Renaissance et généralisé par la Révolution française : la théorie du contrat social.

Cette théorie repose selon lui sur une fiction. Elle imagine des individus tombés du ciel, coupés de leur héritage et de leurs racines, qui créeraient la société par un acte volontaire fondé sur l’intérêt. Il reprend à ce sujet l’image utilisée par Karl Marx, celle des « robinsonnades », ces individus isolés et désincarnés supposés exister avant toute société.

À cette fiction, Schaffhauser oppose la réalité concrète d’une société qui, dit-il, ne se crée pas mais se reçoit. Une nation serait d’abord une « famille de familles », structurée non par le calcul d’intérêt mais par la responsabilité, l’entraide et l’amour. Dans cette vision, la société est une donnée héritée à travers la culture, l’histoire et l’expérience, quelque chose qui dépasse l’individu.

Du contrat social au pouvoir de l’argent

C’est de cette fiction initiale que découlent, selon lui, les conséquences politiques les plus graves. Si la société n’est qu’un contrat, alors ceux qui disposent des plus grands moyens, c’est-à-dire de l’argent, peuvent la façonner à leur avantage.

« À partir du moment où la société est uniquement un contrat social, ceux qui ont le plus de moyens pour faire la société, ceux qui disposent donc de l’argent, pourront fabriquer la société selon leur dessein en vue de leur utilité à eux. »

Jean-Luc Schaffhauser (Cercle Aristote – Pierre-Yves Rougeyron)

Schaffhauser en tire un enchaînement implacable. La finance prendrait le contrôle du système politique. Le « peuple représenté », celui des assemblées, travaillerait alors contre le « peuple réel », parce que les élus dépendraient à la fois des médias qui fabriquent l’opinion et des moyens financiers nécessaires pour être élus. Il cite l’exemple américain, où l’argent conditionne ouvertement l’accès aux responsabilités.

Dans ce cadre, l’alternance ne peut par construction rien changer : elle reste prisonnière de la même logique, celle d’une vérité rendue relative parce que dépendante des majorités, et d’une économie mise au service non pas des familles mais de la finance. Schaffhauser va plus loin : ce système serait par nature porté à la guerre, chaque vision du monde cherchant à imposer sa vérité relative aux autres.

Une sortie possible ? Sortir du système, pas jouer dedans

Face à ce diagnostic, on pourrait conclure au désespoir. Interrogé sur ce point, Schaffhauser refuse pourtant l’idée qu’il serait trop tard. Sa réponse est claire : il ne s’agit pas de gagner une élection à l’intérieur du système, mais de changer de logique.

Cela suppose, dit-il, de repenser la démocratie à partir du réel : les familles, la patrie, les besoins concrets d’une population. Il inverse alors la hiérarchie qu’il dénonce : la finance devrait servir l’économie, l’économie servir l’homme et la société, et le politique reprendre le contrôle en vue du bien commun. Le premier devoir d’un dirigeant serait, selon lui, aussi concret que celui d’un père de famille : nourrir sa population, l’éduquer, assurer sa santé, ses transports, sa justice et sa prospérité.

Pour Schaffhauser, ce renversement est impossible tant que le système fonctionne selon sa propre logique. Il en déduit que celui-ci doit d’abord aller « jusqu’au bout », c’est-à-dire connaître son épuisement, avant qu’un autre projet puisse émerger.

Ce qu’il faut retenir

La thèse de Jean-Luc Schaffhauser est exigeante et volontairement dérangeante : ce n’est pas le résultat de 2027 qui compte, mais la capacité du système à neutraliser tout vainqueur décidé à agir. Derrière le débat électoral se cache, selon lui, une crise systémique dont la racine est philosophique. Une analyse qui invite moins au fatalisme qu’à interroger sérieusement les conditions d’un véritable changement.


*D’après un entretien de Jean-Luc Schaffhauser sur Cercle Aristote – Pierre-Yves Rougeyron*


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