Dans la mémoire collective française, l’appel du 18 juin 1940 occupe une place quasi sacrée. Pourtant, l’enregistrement sonore que l’on entend régulièrement dans les documentaires n’est pas celui-là. C’est celui du 22 juin. Une nuance qui n’en est pas une, comme l’explique l’historien Eric Branca, car ce second appel porte une charge politique bien plus tranchante que le premier.

Pourquoi l’appel du 18 juin 1940 n’a-t-il pas été enregistré ?

L’appel du 18 juin 1940 n’a pas été conservé sous forme d’enregistrement sonore, pas plus que celui du 19 juin. Selon Eric Branca, c’est seulement à partir du 22 juin 1940 que les appels du général de Gaulle à la BBC ont été enregistrés et archivés. Le discours du 22 juin est donc le premier dont nous possédons la trace audio authentique, et c’est celui-ci qui est souvent confondu avec l’appel du 18.

Un appel du 18 juin essentiellement militaire, sans rupture politique affichée

Eric Branca insiste sur un point souvent négligé : dans les jours qui suivent son arrivée à Londres, de Gaulle ne se comporte pas encore en chef politique. Il agit en militaire. Entre le 18 et le 28 juin 1940, il ne cesse de télégraphier aux gouverneurs et aux chefs militaires de l’Empire français pour se mettre à leur disposition, à condition qu’ils prennent la tête du combat.

Il s’adresse ainsi au général Noguès en Afrique du Nord, au général Mittelhauser au Levant, au général Catroux en Indochine, ainsi qu’aux gouverneurs Peyrouton, Cayla et Boisson. Tous refusent, à l’exception de Catroux et du gentilhomme. De Gaulle, général de brigade à titre temporaire, se considère encore comme un soldat parmi d’autres, prêt à s’effacer devant un officier plus gradé ou une personnalité politique de premier plan.

L’appel du 18 juin lui-même, rappelle Branca, n’est pas qu’une exhortation à la résistance. Il contient déjà une philosophie de la nation et de l’État. Mais il ne dénonce pas frontalement un acte précis, puisque les conditions de l’armistice ne sont pas encore connues. Pétain l’a demandé le 17 juin, mais les négociations ne s’achèveront que le 22.

Le 22 juin : la dénonciation explicite de la « capitulation » et de « l’asservissement »

Le 22 juin 1940, tout change. Les conditions de l’armistice sont désormais connues, et elles sont accablantes : division de la France en sept zones, frais d’occupation considérables, démilitarisation avec une armée réduite à 100 000 hommes (l’équivalent imposé à l’Allemagne de Weimar après Versailles), et une flotte placée sous contrôle allemand. Face à cela, de Gaulle prend la parole à la BBC et lâche les mots qui vont marquer l’histoire :

On peut donc dire que cet armistice serait non seulement une capitulation mais encore un asservissement.

Eric Branca (Tocsin+)

C’est cette qualification qui fait la différence. Là où l’appel du 18 juin appelait à poursuivre la lutte sans nommer l’ennemi intérieur, l’appel du 22 juin condamne sans ambiguïté l’acte du gouvernement Pétain. De Gaulle invite explicitement « tous les militaires français des armées de terre, de mer et de l’air », ainsi que les ingénieurs et ouvriers spécialistes de l’armement, à le rejoindre en Angleterre. Il ne se présente plus comme un militaire en attente d’un chef, mais comme celui qui entreprend la tâche nationale.

Un basculement permis par le contexte du 28 juin

Eric Branca souligne qu’entre le 18 et le 28 juin 1940, le destin de la France libre tient à un fil. Au sein du cabinet britannique, Lord Halifax négocie secrètement avec les Allemands via la Suède, à l’insu de Churchill. Une majorité de ministres espère encore voir Pétain refuser l’armistice et gagner l’Afrique du Nord. Et de Gaulle attend vainement qu’un officier supérieur prenne la tête de la résistance.

Lorsque Catroux, général d’armée et gouverneur général de l’Indochine, refuse à Churchill de prendre la place réservée par de Gaulle, le Premier ministre britannique comprend que ce simple général de brigade n’est pas un personnage ordinaire. Branca rapporte cette formule de Catroux :

Par son appel du 18 juin, Charles de Gaulle est sorti de l’échelle des grades. Il est investi d’un pouvoir qui ne se hiérarchise plus.

Eric Branca (Tocsin+)

Le 28 juin 1940, Churchill reconnaît officiellement de Gaulle comme chef des Français libres. Le discours du 22 juin, avec sa dénonciation de l’armistice comme capitulation et asservissement, a donc préparé politiquement ce basculement.

Rétablir une vérité historique souvent confondue

La confusion entre les deux appels n’est pas anodine. En attribuant à l’appel du 18 juin la force politique du 22 juin, on lisse l’histoire et l’on efface le cheminement réel de de Gaulle. On oublie qu’entre les deux dates, il a multiplié les démarches pour s’effacer derrière un chef plus gradé. On oublie surtout que c’est la connaissance des conditions de l’armistice qui lui a permis de franchir le Rubicon, en qualifiant publiquement le gouvernement Pétain de capitulard.

L’enregistrement qui circule sous le nom d’« appel du 18 juin » est donc, en réalité, le discours du 22 juin. Ce malentendu mémoriel mérite d’être levé, non pour diminuer l’importance du 18, mais pour rendre justice à ce que le 22 a véritablement signifié.

Ce qu’il faut retenir

L’appel du 18 juin 1940 n’a jamais été enregistré : l’enregistrement sonore que l’on entend partout est celui du 22 juin, prononcé après la révélation des conditions de l’armistice. C’est ce second discours qui qualifie l’armistice de « capitulation » et d’« asservissement », et qui marque la véritable naissance politique de la France libre. Comme le montre Eric Branca, redonner sa place à cette date, c’est comprendre comment de Gaulle est passé du militaire en attente d’un chef au chef incontesté des Français libres.


*D’après un entretien de Eric Branca sur Tocsin+*

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