Le paradoxe est saisissant. Alors que les élections régionales peinent à mobiliser plus d’un électeur sur trois, le maire reste la figure politique préférée des Français, celle en qui ils placent encore leur confiance pour régler les problèmes du quotidien. Un fossé s’est creusé entre une décentralisation technocratique, incarnée par des régions sans âme, et un attachement viscéral à l’élu de proximité. Nikola Mirkovic, dans un entretien accordé au Cercle Aristote, livre une analyse qui éclaire ce divorce entre les Français et leurs institutions intermédiaires.
Pourquoi les électeurs boudent-ils les régionales tout en plébiscitant leur maire ?
- La région n’a jamais pris dans l’imaginaire collectif : création artificielle sans racines historiques, elle reste perçue comme un échelon administratif imposé.
- Le transfert massif de fonctionnaires d’État vers les régions a vidé les services publics de proximité (police, santé, éducation) pour gonfler des bureaucraties locales sans lien avec les citoyens.
- Les intercommunalités ont capturé les compétences des maires, privant ces derniers des moyens d’agir tout en éloignant la décision du terrain.
- La démocratie régionale est fictive : les taux de participation, déjà faibles, chutent à des niveaux américains dans certaines régions dès que la génération du baby-boom quitte les urnes.
Le maire, dernier rempart contre l’administration froide
La France a liquidé ses fonctionnaires d’État pour créer ce que Mirkovic décrit comme une « sous-élite coloniale », ces cadres issus des instituts régionaux d’administration qui quadrillent le territoire sans jamais l’incarner. Le résultat est implacable : un million de postes transférés des services régaliens vers les conseils régionaux, des sommes colossales englouties, et un sentiment de dépossession qui s’est généralisé.
Or, dans ce paysage institutionnel dévitalisé, une figure résiste : le maire. Il incarne ce que les Français réclament confusément, un patron, une autorité visible, un visage. Mirkovic insiste sur ce point : « Les Français aiment le maire. Résultat, c’est le mec que la décentralisation a flingué. »
Les communautés de communes ont achevé ce travail de sape. En absorbant les compétences municipales, elles ont éloigné la décision du citoyen sans créer pour autant de légitimité démocratique. Le maire, autrefois pivot de la vie locale, se retrouve aujourd’hui pieds et poings liés par des structures intercommunales où la technostructure règne sans partage.
La subsidiarité malade ou l’échec d’une idée dévoyée
L’idée de subsidiarité, rappelle l’essayiste, est à l’origine une conception chrétienne que l’Église a professée pour protéger les communautés naturelles contre l’absorption par l’État. Mais passée au moule intellectuel germanique, elle est devenue une arme de destruction. Les eurorégions, les grandes régions fusionnées, la création d’un millefeuille administratif illisible : tout cela n’a jamais suscité la moindre adhésion populaire.
Même dans les territoires où l’on pouvait attendre un sursaut identitaire (Bretagne, Pays basque, Alsace, Corse), la greffe régionale n’a pas pris. Et la dynamique s’aggrave : les jeunes générations, moins attachées aux scrutins locaux que leurs aînés, menacent de faire chuter la participation à des niveaux jusqu’ici inconnus en France.
« Les Français veulent une effectivité de la décision publique, mais ils veulent beaucoup plus que d’être représentés. Ils veulent qu’il y ait un patron. »
Nikola Mirkovic (Cercle Aristote – Pierre-Yves Rougeyron)
Cette phrase résume le malentendu fondamental. La décentralisation à la française a multiplié les représentants sans jamais créer de responsabilité claire. Le maire, lui, reste identifiable. On sait où il habite, on le croise au marché, on peut l’interpeller. Cette incarnation du pouvoir, si imparfaite soit-elle, répond à un besoin anthropologique que les régions, ces circonscriptions désincarnées, ne comblent pas.
Repartir de la commune pour régénérer la démocratie
Mirkovic ne se contente pas du constat. Il esquisse les contours de ce que pourrait être une démocratie locale refondée : des maires aux pouvoirs restaurés, des référendums d’initiative citoyenne à l’échelle du village ou du quartier, la possibilité pour les habitants de révoquer un élu qui ne tient pas ses promesses.
Ce programme, qui emprunte autant à la tradition communale française qu’aux mécanismes de démocratie directe expérimentés ailleurs, part d’un diagnostic simple : la régénération du peuple français ne viendra pas d’en haut. Elle passera par la réappropriation du local, par l’implication dans la vie de la cité, par ce que Simone Weil appelait l’enracinement.
« On ne peut pas régénérer un peuple si on ne participe pas dans sa famille, dans sa rue, dans son village, dans son quartier. Si on est des spectateurs, si on est des consommateurs de la politique, on ne peut pas y arriver. »
Nikola Mirkovic (Cercle Aristote – Pierre-Yves Rougeyron)
Ce qu’il faut retenir
L’échelon régional est une construction technocratique qui n’a jamais rencontré son peuple, tandis que le maire incarne ce qui reste de démocratie vivante en France. Tant que la décentralisation continuera d’affaiblir les communes au profit de structures administratives illisibles, l’abstention continuera de progresser, et avec elle le divorce entre les Français et leurs institutions.
*D’après un entretien de Nikola Mirkovic sur Cercle Aristote – Pierre-Yves Rougeyron*
Pour aller plus loin
- Déclin et renouveau. Comment les Français se relèveront ?, Nicolas Mirkovic (Éditions des Syrtes)
- L’Enracinement, Simone Weil
- La France contre les robots, Georges Bernanos
- De la démocratie en Amérique, Alexis de Tocqueville
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