Trois dirigeants russes successifs ont, selon le colonel Jacques Hogard, tendu la main à l’Occident après la chute du mur de Berlin. Trois fois, cette main a été repoussée. Retour sur une séquence historique méconnue qui éclaire d’un jour particulier la configuration actuelle du continent européen.
Pourquoi la Russie a-t-elle demandé à rejoindre l’OTAN et pourquoi sa demande a-t-elle été refusée ?
Selon l’analyse développée par Jacques Hogard dans cet entretien, trois dirigeants de la Fédération de Russie – Mikhaïl Gorbatchev, Boris Eltsine puis Vladimir Poutine – ont successivement manifesté leur volonté de rapprochement avec les structures occidentales, allant jusqu’à demander l’intégration de leur pays à l’OTAN. Ces demandes ont été refusées avec mépris par l’administration Clinton. La raison avancée par l’invité est stratégique : les États-Unis, fidèles à une logique héritée de la doctrine Brzezinski, n’ont jamais souhaité l’émergence d’une grande Europe unie, de l’Atlantique à l’Oural. Il fallait casser l’Europe en deux pour maintenir un continent fragmenté, plus facilement arrimé aux intérêts américains.
Un refus américain aux racines stratégiques
Le colonel Hogard rappelle ce que la mémoire collective a largement effacé : la Fédération de Russie postsoviétique n’était pas l’URSS. Gorbatchev d’abord, Eltsine ensuite, Poutine enfin, ont tous trois exprimé le souhait d’un rapprochement fort avec ce qu’on appelait alors la « maison commune européenne ». Comprendre : l’Union européenne et même l’OTAN.
La réponse américaine fut sans ambiguïté. L’administration Clinton opposa une fin de non-recevoir, concédant tout au plus l’installation d’un ambassadeur russe auprès de l’Alliance atlantique. Une concession protocolaire qui masquait mal la réalité stratégique.
« On a voulu marginaliser, repousser la Fédération de Russie. Le dessein, la stratégie était américaine. Il s’agissait de casser l’Europe en deux. Surtout pas de grande Europe unie selon le vieux rêve gaullien de l’Atlantique à l’Oural. »
Jacques Hogard (Chaîne officielle TVL)
Cette lecture s’inscrit, selon l’invité, dans une continuité doctrinale qui remonte à Zbigniew Brzezinski : empêcher à tout prix l’émergence d’un pôle eurasiatique intégré. L’Union européenne actuelle, qualifiée par Jacques Hogard d’« outil euroatlantiste, euroglobaliste », serait dans cette perspective un instrument au service des intérêts américains, non un acteur autonome.
Les conséquences d’un rendez-vous manqué
Le refus occidental n’a pas seulement fermé une porte. Il a durablement structuré l’équation sécuritaire du continent. L’invité établit un lien direct entre cette séquence et la guerre en Ukraine, qu’il analyse comme l’aboutissement d’un processus enclenché bien avant 2022.
Le point de bascule, selon lui, se situe en 2014 avec le putsch de Maïdan qui renverse un président élu et installe un pouvoir qu’il décrit comme « instrumentalisé par l’OTAN et par les États-Unis d’Amérique ». Entre 14 000 et 16 000 morts, des Ukrainiens russophones tués par l’artillerie ukrainienne, auraient précédé l’intervention russe de février 2022. Une intervention présentée non comme une agression soudaine mais comme la sortie d’une longue réserve, après des années de sollicitations des républiques sécessionnistes de l’Est.
« Poutine a résisté, et puis il a fini en février 2022 par lancer cette opération, cette guerre, parce que c’est une guerre, une guerre qui dure depuis plus longtemps que la Grande Guerre. »
Jacques Hogard (Chaîne officielle TVL)
Le colonel Hogard insiste : la responsabilité principale n’incombe pas à Donald Trump mais à Joe Biden et à ses prédécesseurs, héritiers d’une phobie américaine antirusse qui a contaminé l’ensemble de la construction atlantique.
L’impasse européenne actuelle
L’entretien pointe une responsabilité européenne contemporaine dans l’enlisement du conflit. L’Union européenne, sous l’impulsion de figures comme Ursula von der Leyen, Emmanuel Macron ou Friedrich Merz, chercherait à faire durer la guerre en livrant des missiles à longue portée, des drones et des capacités industrielles à une armée ukrainienne décrite comme exsangue.
Jacques Hogard déplore ce qu’il considère comme un gaspillage de ressources françaises alors que l’économie nationale traverse une crise profonde. Il y voit une rupture avec ce que des générations de soldats français ont défendu. La question qu’il pose est simple : quel est l’intérêt national français dans cette affaire ?
Le paradoxe, relève-t-il, est que la France insoumise de Jean-Luc Mélenchon porte aujourd’hui sur ces questions internationales un discours plus cohérent que celui d’une droite nationale pourtant théoriquement plus proche de ses propres positions. Un constat qui, à ses yeux, en dit long sur l’état de la réflexion stratégique française.
De Gaulle face à la Russie : la nation derrière le régime
Cette grille de lecture gaullienne éclaire directement les angles morts de la politique atlantiste d’après-guerre froide. Pour De Gaulle, la Russie soviétique méritait une reconnaissance factuelle : environ 25 millions de morts soviétiques ont pesé de façon décisive dans l’écrasement de la Wehrmacht. Sans l’opération Bagration, lancée simultanément au débarquement de juin 1944, l’issue du front occidental aurait pu être très différente.
Mais cette reconnaissance n’impliquait aucune indulgence envers l’occupation des peuples d’Europe centrale et orientale. Comme l’explique l’historien Éric Branca, De Gaulle séparait rigoureusement les deux registres : reconnaître ce qu’on doit à la Russie ne signifiait pas « excuser ce qu’elle a fait ensuite derrière leur rideau de fer ».
Ce qui le distinguait surtout de ses successeurs, c’est la profondeur de la perspective temporelle. Là où l’alignement atlantiste raisonnait en termes de régimes à contenir ou à renverser, De Gaulle regardait les nations sur le temps long. Il confiait ainsi à Focard que la Russie finirait par « boire le communisme comme le buvard boit l’encre » : le régime était transitoire, la nation permanente.
« Les régimes, ils représentent les peuples et les peuples ont le droit de changer de régime. Mais ça ne change rien au rapport de l’entité France avec l’entité russe. »
Éric Branca (OMERTA)
C’est précisément cette distinction, absente des calculs atlantistes des années 1990, qui aurait pu fournir un cadre pour intégrer la Russie dans une architecture de sécurité européenne sans vassalisation ni humiliation.
Ce qu’il faut retenir
Le refus occidental d’intégrer la Russie après 1991 n’était pas une fatalité mais un choix stratégique américain assumé, dont les conséquences se déploient encore aujourd’hui. La configuration actuelle du continent, de l’élargissement de l’OTAN à la guerre en Ukraine, en est l’héritage direct. Reste une question que l’invité laisse ouverte : la France a-t-elle encore la capacité de définir un intérêt national distinct de celui de ses alliés ?
Vidéo « Les enjeux militaires français à l’horizon 2027 » de Chaîne officielle TVL
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