La présidentielle de 2027 approche, et avec elle une certitude qui traverse toute la Ve République depuis trois décennies : le président sortant ne parvient jamais à organiser sa succession. Chirac, Sarkozy, Hollande, et aujourd’hui Macron, tous quittent le pouvoir en laissant derrière eux non pas un héritier désigné, mais un champ de ruines politiques. Jacques Sapir, économiste, analyse ce phénomène structurel qui dépasse largement les personnalités en jeu.
Pourquoi aucun président de la Ve République ne parvient-il à installer un successeur depuis Jacques Chirac ?
Selon Jacques Sapir, cette incapacité tient à deux causes structurelles. D’abord, l’hyperprésidence a conduit chaque chef de l’État à s’approprier la totalité des pouvoirs, y compris ceux que la Constitution réserve au Premier ministre. Le président cumule alors la gestion immédiate et l’incarnation de la République, créant une confusion des rôles. Ensuite, cette concentration conduit mécaniquement à éliminer tous les successeurs potentiels : « Il a tout fait pour flinguer ses héritiers successifs », constate Sapir à propos de Macron, une pratique qu’il observe aussi chez ses prédécesseurs. Édouard Philippe et Gabriel Attal, les deux figures putatives pour 2027, sont ainsi contraints de mener une campagne impossible, assumant un bilan tout en s’en distanciant à chaque phrase.
Une mécanique institutionnelle qui broie les Premiers ministres
La Constitution de la Ve République prévoit que le Premier ministre « conduit la politique de la nation », mais cette séparation théorique entre l’incarnation républicaine et l’action gouvernementale a progressivement disparu. Jacques Sapir rappelle que cette dérive commence « à la fin de la mitterrandie », quand la Constitution perd sa vitalité. Dès lors, le président considère les Premiers ministres comme des « serviettes jetables » : Gabriel Attal apprenant sa révocation par SMS, Édouard Philippe écarté dans des conditions humiliantes, François Bayrou neutralisé par une double hostilité présidentielle et parlementaire.
« C’est probablement lié à l’interprétation des institutions et à leur dévitalisation. Ça commence à la fin de la mitterrandie, c’est-à-dire quand la Constitution de la Ve République n’est plus rien en fait. »
Jacques Sapir (Front Populaire)
La machine à éliminer les dauphins potentiels fonctionne avec une régularité qui interroge. Hollande, neutralisé politiquement, n’a pas pu se représenter et a été trahi par Macron, son ancien ministre. Sarkozy quitte le pouvoir en 2012 avec une haine tenace entre lui et François Fillon qui empêche toute transmission. Chirac, avant eux, n’installe aucun successeur. Cette répétition écarte l’hypothèse de simples accidents de parcours : le système produit mécaniquement cette impasse.
Le bilan Macron : une triple crise pour 2027
L’héritage que laisse Emmanuel Macron dépasse la question des successeurs : il s’agit d’une combinaison de crises qui attend le prochain occupant de l’Élysée.
Économiquement, Jacques Sapir décrit une situation qui se dégrade rapidement. Le déficit budgétaire prévu à 4,9 % du PIB (à comparer aux 3,5 % de la Russie, un pays en guerre) pourrait atteindre 5,5 à 6 %. La désindustrialisation s’accélère malgré des efforts gouvernementaux que Sapir juge « intéressants mais pas cohérents ». Le chômage remonte, la consommation ralentit, et les intérêts de la dette, tombés très bas grâce à la politique de la BCE en 2020-2022, recommencent à grimper.
Politiquement, le pays est plus divisé qu’en 2017. « La division est bien pire qu’elle n’était en 2022, avec un approfondissement du discrédit des grands et des petits partis », constate l’économiste.
Internationalement, la France a perdu sa place en Europe et son rôle en Afrique. Sapir résume cette triple relégation sans concession :
« Nous ne savons plus où nous sommes. Qui écoute la France au niveau international ? Alors, évidemment, on ne parle plus à la Russie, mais on ne parle plus à la Chine non plus. On est absolument sans intérêt au niveau des États-Unis. »
Jacques Sapir (Front Populaire)
Cette situation ouvre la campagne sur des thèmes bien différents du discours austéritaire que certains médias tentent d’imposer. La question de la sécurité, devenue globale et non plus limitée à des incidents isolés, la crise du pouvoir d’achat liée au retournement économique, et les conséquences du choc énergétique issu de la guerre du Golfe vont « percuter » le discours convenu sur les réformes nécessaires, prédit Sapir.
Ce qu’il faut retenir
La Ve République, sous sa forme hyperprésidentielle, a institutionnalisé l’impossibilité de transmettre le pouvoir sereinement. Le prochain président héritera d’un État fragilisé sur tous les fronts, mais aussi d’une chance historique : celle de rompre avec quarante ans de pratiques qui ont dévitalisé les institutions. La France s’en relèvera, mais à condition de raisonner « par génération et non plus par élection », selon l’analyse développée dans cet entretien.
Le Souv, pour une France qui s’appartient.
Vidéo « Débat sur les enjeux de l’élection présidentielle 2027 » de Front Populaire
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