Alors que le Rassemblement national communique abondamment sur la priorité nationale ou la souveraineté, sa doctrine économique reste largement méconnue du grand public. Une notion revient pourtant avec insistance dans les analyses consacrées au parti : le producérisme. Derrière ce terme tombé en désuétude se dessine une grille de lecture qui, selon l’invité interrogé dans un entretien diffusé sur la chaîne Omerta, structurerait la ligne revendiquée par le mouvement lepéniste.
Qu’est-ce que le producérisme et en quoi constitue-t-il la ligne économique du RN ?
Le producérisme est une théorie économique née au XIXe siècle, qui place les classes moyennes travailleuses au centre de son analyse. Il se distingue à la fois du marxisme, fondé sur l’opposition frontale entre prolétariat et bourgeoisie, et du libéralisme pur. Dans la lecture qu’en propose l’invité, cette doctrine structure aujourd’hui le positionnement économique du Rassemblement national, qui oppose les classes productives à deux catégories présentées comme parasites : les élites financiarisées d’une part, et les bénéficiaires des aides sociales de l’autre.
Une théorie née au XIXe siècle, entre rejet du marxisme et du libéralisme
Le producérisme, rappelle l’invité, émerge au XIXe siècle dans un contexte bien précis : celui de l’ascension des classes moyennes et travailleuses dans les nations européennes en cours d’industrialisation. Cette théorie s’est construite à partir d’un constat simple : ces classes montantes, qui constituent le socle de la démocratie représentative, se trouvent prises en étau.
Le producérisme va s’opposer à deux parasites : les parasites d’en haut, c’est-à-dire l’élite en sécession d’avec le peuple, et en bas une partie des parasites qui vont profiter des reliquats sociaux.
Vidéo d’OMERTA
L’originalité de ce cadre d’analyse tient à sa position médiane. Il ne s’agit pas d’un marxisme, qui postule une lutte des classes irréconciliable entre détenteurs du capital et prolétaires. Il ne s’agit pas non plus d’un modèle libéral, qui fait confiance au marché pour organiser l’ensemble des rapports économiques. Le producérisme s’axe prioritairement sur la défense de ceux qui travaillent, qui cotisent, qui paient l’impôt sans disposer des ressources d’ingénierie fiscale des plus fortunés, tout en ne récoltant pas les bénéfices des transferts sociaux.
Ce que le producérisme nous dit du positionnement actuel du RN
Cette grille de lecture éclaire plusieurs prises de position récentes. La polémique autour de la déclaration de Jean-Philippe Tanguy sur « le travail rend libre » s’inscrit, selon l’invité, dans cette trajectoire : au-delà de l’exploitation médiatique d’une formule maladroite, elle révèle un positionnement revendiqué en faveur des classes productives. L’invité écarte par ailleurs tout soupçon de proximité idéologique avec les thèses nazies, rappelant que l’opposition entre travailleurs et assistés structure depuis longtemps les débats économiques français.
L’analyse produc ériste permet aussi de comprendre la conflictualité qui s’installe avec une partie de la gauche. Alors que certains courants repensent la place du travail à l’aune du développement des intelligences artificielles, de la réduction du temps de travail ou du revenu universel, le RN mobiliserait en miroir un imaginaire centré sur la valorisation du travail, rappelle l’invité. Il évoque notamment l’ouvrage récent de Michel Fer, Le producérisme, la ligne économique du Rassemblement national, qui documente cette filiation.
Un socle historique pour les démocraties représentatives
L’invité replace cette doctrine dans un temps long. Au XIXe siècle, les nations européennes se sont constituées sur l’apparition de classes moyennes ascendantes. Cette dynamique a posé les fondations de la démocratie représentative et d’une certaine homogénéité nationale. Or ce socle est aujourd’hui en crise, comme le documentent depuis des années les travaux du sociologue Louis Chauvel sur le déclassement des classes moyennes.
Cette déstabilisation alimente des peurs, chez les actifs comme chez les retraités. Le producérisme, en réactivant le clivage entre classes productives et figures parasitaires, proposerait une réponse politique à cette angoisse diffuse. Il reste à savoir si cette grille de lecture, historiquement datée, peut constituer un projet économique cohérent pour un parti en position de conquérir le pouvoir.
Ce qu’il faut retenir
Le producérisme n’est ni un marxisme déguisé ni un libéralisme honteux, mais une doctrine centrée sur la défense des classes moyennes travailleuses, née au XIXe siècle et réactivée par le Rassemblement national. Sa compréhension permet de décrypter des prises de position qui, autrement, paraissent déroutantes. À l’approche de l’élection présidentielle, la bataille pour l’identification de ces classes productives pourrait bien structurer le débat économique français.
Vidéo « Projet d’États-Unis d’Europe et souveraineté française » de OMERTA
Pour aller plus loin
- L’ère des affirmations, Gastino
- Le droit à la paresse, Paul Lafargue (Mille et une nuits)
- Producteurs et parasites. L’imaginaire si désirable du Rassemblement national, Michel Feher
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