L’Union européenne continue de signer des accords de libre-échange comme si le monde n’avait pas changé. Pourtant, un simple regard sur l’histoire industrielle des grandes puissances d’aujourd’hui raconte une tout autre histoire : celle du protectionnisme comme condition préalable au développement. Max-Erwann Gastineau, auteur de L’ère de l’affirmation, en a livré une analyse éclairante lors d’un entretien pour la chaîne Omerta.
Pourquoi aucun pays n’a-t-il rattrapé son retard industriel sans d’abord protéger son marché intérieur ?
Parce que le développement industriel suppose de permettre à des industries naissantes d’atteindre une taille critique et une compétitivité suffisante avant d’affronter la concurrence internationale. Le Japon d’après 1945, la Chine à partir des années 1980, mais aussi la France et l’Allemagne au 19e siècle face à l’avance britannique : tous ont bâti leur puissance en contrôlant d’abord l’accès à leur marché intérieur.
La leçon chinoise
L’ascension chinoise constitue sans doute l’exemple le plus édifiant de cette logique. Dans les années 1980, l’économie chinoise représentait environ 10 % de l’économie américaine. Aujourd’hui, selon les classements du FMI, elle en est la première puissance mondiale. Ce basculement, que Max-Erwann Gastineau décrit comme un processus où la Chine « prend enfin son destin en main », ne doit rien au hasard.
La méthode chinoise a consisté à imposer des coentreprises dans lesquelles Pékin détenait 51 % des parts, rendant obligatoire le transfert de technologies vers les entreprises locales. Pendant que les Occidentaux délocalisaient leur production en pensant conserver l’avantage de la matière grise, la Chine formait ses ingénieurs et bâtissait ses propres filières.
Nous avons cru que nous étions en quelque sorte élus, que notre supériorité était intrinsèque, naturelle, tombée du ciel. En fait non, ça a été le produit d’un processus historique de décision politique.
Max-Erwann Gastineau (OMERTA)
Du Japon à l’Allemagne du 19e siècle
Le cas japonais suit la même logique. Après 1945, le Japon a construit une industrie qui allait ensuite inonder les marchés européens à partir des années 1970 et 1980. Mais cette industrie, rappelle Gastineau, s’est d’abord développée à l’abri de protections avant de s’ouvrir à la concurrence.
Ce schéma n’est d’ailleurs pas propre à l’Asie. Au 19e siècle, face à l’Angleterre qui avait accompli sa révolution industrielle avant tout le monde, des pays comme la France, l’Allemagne ou l’Italie ont adopté des politiques protectionnistes pour rattraper leur retard. « Aucun pays n’a rattrapé son retard industriel en commençant par s’ouvrir », insiste l’essayiste.
Le logiciel européen face au réel
L’Europe, elle, reste prisonnière d’un cadre intellectuel qui associe ouverture et progrès. Gastineau relève une contradiction révélatrice : la Commission européenne a bien repris à son compte la notion française d’« autonomie stratégique », mais en l’affublant d’un adjectif qui en neutralise la portée, « autonomie stratégique ouverte ».
Ce qui ne veut pas dire grand-chose mais qui montre bien que derrière la notion d’autonomie stratégique, il y a la peur de se renfermer alors que l’Europe s’est construite sur le dépassement des frontières.
Max-Erwann Gastineau (OMERTA)
Cette hésitation conceptuelle a des conséquences très concrètes. La France, qui était encore au début des années 2000 la première puissance agricole et la deuxième puissance exportatrice européenne, voit aujourd’hui sa balance commerciale devenir déficitaire. Sa part d’industrie dans le PIB la rapproche désormais de la Grèce.
Le retour du protectionnisme dans le débat public, accéléré par la crise du Covid puis par la guerre en Ukraine, marque une prise de conscience. Reste à la traduire en actes dans un cadre européen où les intérêts nationaux divergent et où le logiciel libre-échangiste reste profondément installé.
L’UE et ses 18 accords : le Mercosur n’est que la partie visible
Le débat public sur le libre-échange tend à se concentrer sur l’accord avec le Mercosur, au risque d’occulter l’ampleur du phénomène. François Asselineau le rappelle : c’est l’Union européenne qui a signé, au nom de ses États membres, dix-huit accords de libre-échange distincts, couvrant des partenaires aussi variés que le Vietnam, le Bangladesh ou la Chine.
Le mécanisme est simple à décrire : lorsqu’une zone économique à hauts coûts salariaux et à protections sociales étendues est mise en contact direct, sans barrières douanières, avec des économies où ces coûts sont structurellement inférieurs, la pression sur les prix tire vers le bas la production locale.
« Ces accords de libre-échange, si vous voulez, quand vous avez une zone très riche avec des protections sociales, avec des charges sociales, avec des niveaux de salaires et qu’on les met en contact brutaux avec le Bangladesh ou le Vietnam ou la Chine, c’est réglé comme papier à musique. »
François Asselineau (OMERTA)
L’industrie française en offre une illustration chiffrée : sa part dans le PIB est passée d’environ 25 à 28 % à la fin des années 1970 à environ 9 % aujourd’hui. L’agriculture familiale se trouve exposée à la même logique, sans que les dix-sept autres accords fassent l’objet d’un examen public comparable à celui réservé au seul Mercosur.
L’histoire économique, angle mort des manuels
Le consensus des historiens de l’économie sur ce point est ancien et solide, mais il reste largement absent des cursus universitaires. Gilles Raveaud cite plusieurs figures qui l’ont établi : Ha-Joon Chang, économiste d’origine coréenne aujourd’hui professeur au Royaume-Uni, Paul Bairoch, et Alexander Gerschenkron dès la fin des années 1950. Tous documentent la même réalité : les grandes industrialisations se sont construites derrière des barrières, tarifaires ou non.
Les mécanismes varient selon les pays. Au Royaume-Uni, le protectionnisme allait jusqu’au contrôle des personnes : les ouvriers qualifiés ne pouvaient légalement quitter le territoire, pour éviter que les secrets industriels ne profitent à la France, alors principale rivale. En Allemagne, la théorie de Friedrich List a servi de fondation explicite à une politique de rattrapage industriel vis-à-vis de l’Angleterre. Aux États-Unis, la géographie elle-même jouait le rôle de barrière naturelle : traverser l’Atlantique prenait des semaines, ce qui revenait à des droits de douane effectifs d’au moins 50 % sur les marchandises importées, auxquels s’ajoutaient les effets d’échelle d’un marché continental.
« Il n’y a jamais d’industrialisation en situation de libre-échange. Ça n’est dans aucun manuel d’économie. »
Jacques Sapir (Front Populaire)
Cette omission n’est pas anodine. Raveaud souligne que l’enseignement économique dominant a effacé ces faits historiques, rendant difficile tout débat sérieux sur les outils de politique industrielle disponibles aujourd’hui.
Ce qu’il faut retenir
Aucune grande puissance industrielle ne s’est construite par la seule vertu du libre-échange. La France et l’Europe disposent de tous les précédents historiques nécessaires pour repenser leur politique commerciale. Le véritable enjeu n’est plus de savoir si le protectionnisme est légitime, mais si les États européens sauront en faire un levier coordonné de souveraineté économique.
Le Souv, pour une France qui s’appartient.
Vidéo « Interview de Max-Erwann Gastineau sur les élites et la nation » de OMERTA
Pour aller plus loin
- L’ère de l’affirmation : répondre au défi de la désoccidentalisation, Max-Erwann Gastineau
- Le Grand Échiquier, Zbigniew Brzezinski (Bayard)
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