Lorsqu’on évoque les grands penseurs politiques français du XIXe siècle, Marx écrase souvent tout sur son passage. Proudhon, lui, est resté dans une pénombre relative, éclipsé par l’ombre portée du marxisme. Invité du Monde Moderne le 23 juillet 2026, Étienne Chouard, figure du mouvement constituant populaire, propose de rouvrir ce dossier. Pour lui, la pensée fédéraliste de Proudhon constitue une matrice d’organisation politique remarquablement adaptée aux impasses actuelles de la représentation.
Pourquoi redécouvrir Proudhon et son "Principe fédératif" aujourd’hui ?
L’intérêt pour le fédéralisme proudhonien s’explique par trois apports majeurs selon Étienne Chouard :
- Une organisation qui part d’en bas : la commune libre est la cellule de base de la souveraineté, pas un échelon administratif périphérique.
- Des délégations successives et contrôlées : les échelons supérieurs (département, région, nation) ne reçoivent que des compétences précises, pour des missions que l’échelon local ne peut assumer seul (électricité, télécommunications, voies ferrées).
- Un contrôle permanent des représentants : la souveraineté reste entre les mains du peuple qui peut surveiller et révoquer ses délégués, contrairement au système de l’élection qui dessaisit durablement les citoyens.
Une pensée éclipsée par l’hégémonie marxiste
Chouard le rappelle dans l’entretien : Proudhon était un homme de gauche, mais un "communiste libertaire", pas un marxiste. La rupture avec Marx est d’ailleurs scellée par un épisode fondateur. Lorsque Marx invite Proudhon à collaborer, ce dernier décline. Il s’inquiète de la perspective d’un "État de transition" autoritaire, d’une dictature du prolétariat qui prépare, selon la lecture proudhonienne, de nouveaux abus de pouvoir.
La réponse de Marx ne se fait pas attendre : il "démolit" Proudhon, selon les mots de Chouard. Pour l’invité du Monde Moderne, la conséquence est durable : l’emprise de l’idée marxiste sur les intellectuels pendant plus d’un siècle a relégué Proudhon dans l’oubli, alors même que sa réflexion sur l’organisation territoriale du pouvoir reste d’une grande actualité.
« Proudhon a été méconnu mais quand on lit Proudhon, il a beaucoup écrit. C’est un type épatant. Il a dit des conneries, OK, mais regardez tout ce qu’il a dit de bien : la façon dont il a pensé la banque, la façon dont il a pensé la fédération des communes. »
Étienne Chouard (Le Monde Moderne)
La commune libre comme point de départ
Pourquoi partir de la commune ? Parce que c’est à cette échelle que la démocratie redevient concrète et praticable. Chouard insiste sur ce point : dans une commune, les représentants sont visibles, connus, accessibles. On travaille avec eux, on vit avec eux. La proximité permet le contrôle, la désignation maîtrisée et, si nécessaire, la révocation.
Mais ce point de départ local ne condamne pas à l’éparpillement. Le fédéralisme proudhonien n’est pas une juxtaposition de villages isolés. Il s’agit d’articuler les échelons par des délégations successives, du bas vers le haut, sans jamais inverser le sens de la légitimité. La question n’est pas de supprimer l’échelon national, mais de ne lui confier que ce que les communes ne peuvent pas faire seules, en gardant la main sur les mandats.
Un système fédératif qui pense le contrôle des pouvoirs
Le modèle décrit par Chouard repose sur une chaîne de transparence : les citoyens contrôlent leurs représentants locaux, ceux-ci contrôlent les représentants de l’échelon supérieur, et ainsi de suite. Chaque délégué est comptable devant ceux qui l’ont désigné, pas devant un parti ou un appareil.
Ce mécanisme tranche avec la pratique actuelle de la "souveraineté" : au lieu d’élire des maîtres pour cinq ans avec un blanc-seing législatif, le fédéralisme communal limite, encadre et révoque. Pour Étienne Chouard, cette architecture correspond à une exigence démocratique fondamentale : "ce n’est pas aux hommes au pouvoir d’écrire les règles du pouvoir."
Ce qu’il faut retenir
La redécouverte de Proudhon proposée par Étienne Chouard n’a rien d’un exercice d’érudition nostalgique. Elle offre un cadre pour penser une souveraineté populaire concrète, ancrée dans les communes et organisée par délégations successives contrôlées. Loin de l’alternative binaire entre centralisme jacobin et impuissance locale, le "Principe fédératif" trace une troisième voie, celle d’une République qui remettrait le pouvoir à sa source. Une piste à creuser, notamment à l’occasion de la prochaine échéance présidentielle de 2027.
Le Souv, pour une France qui s’appartient.
Vidéo « Étienne Chouard sur le pouvoir législatif et sa concentration » de Le Monde Moderne
Pour aller plus loin
- Les droits de l’homme, Thomas Paine
- Du contrat social ou Principes du droit politique, Jean-Jacques Rousseau
- Du principe fédératif et de la nécessité de reconstituer le parti de la Révolution (1863), Pierre-Joseph Proudhon
- Pirates de tous les pays : l’âge d’or de la piraterie atlantique (1716-1726), Marcus Rediker
- Écrire nous-mêmes la Constitution : exercices d’entraînement pour préparer un processus constituant populaire, Étienne Chouard
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