La recomposition du paysage politique français ne date pas de 2017. Elle s’est jouée en amont, dans les coulisses d’un Parti socialiste dont une fraction dirigeante a fini par constituer l’ossature du macronisme. Revenir sur cette généalogie permet de comprendre pourquoi la gauche social-démocrate actuelle peine à incarner une alternative crédible au pouvoir en place.

Pourquoi les cadres du PS ont-ils nourri En Marche et le macronisme ?

Selon l’analyse développée par Pierre-Yves Rougeyron, la réponse tient à une filiation directe : En Marche est née de la « nuit des seconds couteaux du Parti socialiste », dont une part significative venait de la gauche dite stroskanienne, c’est-à-dire liée à Dominique Strauss-Kahn. Les points clés de cette recomposition sont :

  • Une fraction importante des fondateurs d’En Marche provenait du courant strauss-kahnien du PS.
  • Cette gauche libérale a dû fusionner avec l’énarchie jupéenne, incarnée notamment par Alexis Kohler et Édouard Philippe.
  • François Hollande n’a accédé au pouvoir qu’après l’élimination politique de Dominique Strauss-Kahn, dans ce que l’invité décrit comme un « concours de circonstances ».
  • Le résultat est un glissement du centre de gravité : la gauche stroskanienne est devenue la force d’appoint d’une droite du Parti national, et non l’inverse.

Une filiation idéologique plus qu’une trahison conjoncturelle

Pour Pierre-Yves Rougeyron, le passage de cadres socialistes vers En Marche ne relève pas d’un accident de parcours mais d’une continuité structurelle. La gauche libérale française, dominée par l’héritage strauss-kahnien, n’a jamais constitué une force d’alternance au sens classique. Elle était au pouvoir, et le macronisme n’a fait que prolonger cette emprise sous une étiquette nouvelle.

Le mécanisme décrit est celui d’une permutation des rôles au sein du bloc central. Là où la gauche stroskanienne servait autrefois de matrice au PS, elle est devenue l’alliée subalterne d’une droite technocratique. L’invité résume ce renversement en une formule :

En marche termine samu et termine au centre droit. Et donc le centre droit qui était le sel dans la soupe de la gauche stroskanienne, maintenant c’est la gauche stroskanienne qui est le sel dans la soupe de la droite du PN.

Pierre-Yves Rougeyron (OMERTA)

Édouard Philippe, Alexis Kohler : la greffe jupéenne

La fusion évoquée ne s’est pas faite sans médiateurs. Alexis Kohler, ancien collaborateur de Pierre Moscovici puis secrétaire général de l’Élysée sous Emmanuel Macron, et Édouard Philippe, présenté comme « le pote de boisson du premier et le fils de Jupé », incarnent ce trait d’union entre deux traditions. L’énarchie jupéenne a apporté au macronisme naissant une assise administrative et territoriale que la seule gauche libérale ne pouvait fournir.

Cette greffe explique en partie la nature composite du pouvoir actuel : économiquement libéral, culturellement progressiste, atlantiste sur le plan international. Raphaël Glucksmann, souvent présenté comme une figure de renouveau, s’inscrit dans cette même trajectoire. Pierre-Yves Rougeyron le décrit non comme un homme neuf, mais comme un « vieillard idéologique incarné dans un jeune homme », héritier d’un occidentalisme interventionniste qui a marqué les années 2000.

Une gauche social-démocrate condamnée au rôle de marche-pied

L’enjeu de la primaire social-démocrate annoncée pour octobre 2026 ne serait donc pas la conquête du pouvoir, mais la préservation de positions négociables au sein du futur « grand gouvernement central ». Les candidats évoqués, de Ségolène Royal à Jérôme Guedj en passant par Philippe Brun, ne chercheraient pas à bâtir une majorité alternative : ils prépareraient leur intégration dans une coalition dirigée par Édouard Philippe ou Gabriel Attal.

Cette lecture conduit à une conclusion sévère : la gauche social-démocrate ne représente pas une rupture avec le macronisme, elle en est une composante. Sa fonction serait de conserver des électorats résiduels, notamment celui des retraités de la fonction publique, pour les livrer ensuite au bloc central en échange de postes. Pierre-Yves Rougeyron emploie une image crue :

Cette gauche résiduelle sociale-traître sert à dire à la bourgeoisie que le tigre Mélenchon est un chaton aux dents limées.

Pierre-Yves Rougeyron (OMERTA)

Mars 1983 : quand Mitterrand invente le « macronisme » avant Macron

Ce basculement, Michel Onfray le date au mois près. En mars 1983, François Mitterrand nomme Pierre Mauroy à la tête d’un gouvernement chargé d’appliquer une politique de rigueur budgétaire, rompant avec le programme sur lequel la gauche avait été élue deux ans plus tôt. Pour Onfray, c’est précisément là que naît ce qu’on appellera bien plus tard le macronisme, soit non pas une pensée originale d’Emmanuel Macron, mais une ligne continue :

« Le macronisme, il existe en mars 83. Le macronisme, c’est pas la pensée de Macron, c’est la pensée mastrichienne. »

Michel Onfray (Front Populaire)

Ce que cette lecture met en lumière, c’est un mécanisme de continuité idéologique camouflé derrière des alternances partisanes. De Chirac à Hollande en passant par Sarkozy, chacun aurait reconduit la même orientation sans jamais rouvrir la parenthèse libérale que la gauche avait elle-même ouverte. Onfray souligne qu’il a cessé de soutenir Mitterrand dès cette date, refusant de cautionner des idées de droite au motif qu’elles étaient portées par un homme étiqueté à gauche. Cette cohérence chronologique, antérieure à toute cohabitation avec les droites nationales, contredit l’accusation de trajectoire opportuniste que lui adressent certains commentateurs. Elle oblige surtout à poser la question dans l’autre sens : si la rupture est bien de 1983, c’est la gauche institutionnelle qui s’est déplacée, et non ceux qui ont refusé de la suivre.

Maastricht comme invariant : une critique qui remonte à mars 1983

Ce que pointe Michel Onfray va plus loin qu’une simple filiation entre partis : il situe le point de rupture non pas à l’entrée en vigueur du traité de Maastricht en 1993, mais dix ans plus tôt, au tournant de la rigueur de mars 1983. C’est à ce moment précis que François Mitterrand abandonne le programme commun au profit d’une politique de désinflation compétitive alignée sur le mark allemand, anticipant structurellement les contraintes qui seront ensuite formalisées dans le traité.

« Le macronisme, ça n’est pas la pensée de Macron, c’est la pensée maastrichtienne. Macron, il a tout dit et le contraire de tout, sauf une seule chose : l’Europe. »

Michel Onfray (Front Populaire)

Cette lecture suggère un mécanisme précis : le traité de Maastricht n’aurait pas contraint des gouvernements qui auraient souhaité faire autrement, il aurait au contraire constitutionnalisé des choix déjà opérés par la gauche gouvernementale française. Les critères de convergence, le plafond de déficit à 3 % du PIB, l’indépendance de la banque centrale, seraient moins des carcans imposés de l’extérieur que la codification d’une orientation déjà choisie en interne.

Onfray en tire une conséquence politique directe : présidents de droite et de gauche ayant partagé cette matrice depuis 1983, leurs divergences de programme seraient restées secondaires au regard de cette convergence fondamentale. Ce n’est donc pas l’alternance qui aurait fait défaut, mais l’existence d’une véritable alternative à l’intérieur du spectre gouvernemental.

Ce qu’il faut retenir

La généalogie du macronisme éclaire la situation présente : la gauche sociale-démocrate n’est pas une force d’alternance mais une matrice du pouvoir central, recomposée au fil des renoncements. Comprendre cette filiation, c’est comprendre pourquoi la primaire de 2026 ressemble moins à un congrès de refondation qu’à une négociation d’emplois. La question de la souveraineté française, elle, reste posée hors de ce brouillard tactique.

Vidéo « Primaire 2027 : Pierre-Yves Rougeyron et le leadership de la gauche » de OMERTA

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