La radiodiffusion française n’a pas connu d’enfance libérale. Trois ans à peine après la première émission de radio sur le territoire, un décret du 24 novembre 1923 institue un monopole d’État sur la radiodiffusion, posant les fondations d’une tradition de contrôle que la France n’a jamais véritablement abandonnée, sous des formes sans cesse renouvelées. Retour sur un choix fondateur.

Pourquoi la France a-t-elle institué un monopole d’État sur la radio dès 1923 ?

La réponse tient en plusieurs points clés, tels que les expose l’invité, docteur en droit et auteur d’un ouvrage consacré à l’histoire de la régulation médiatique française :

  • La première émission de radio française date de 1921-1922 ; le décret de monopole intervient dès le 24 novembre 1923
  • L’État considère immédiatement qu’il ne peut pas laisser se diffuser n’importe quoi et doit pouvoir vérifier le contenu de ce qui est diffusé
  • Dès 1926, ce monopole est aménagé pour accepter, à titre provisoire, des radios privées
  • Le modèle américain, à la même époque, laisse faire l’initiative privée : contraste total avec le choix français

Un réflexe de sécurité d’État

L’invité le formule sans détour : l’idée directrice est qu’« il y a une sécurité d’État à conserver, c’est que on ne peut pas laisser se diffuser n’importe quoi et l’État doit pouvoir vérifier le contenu de ce qui est diffusé ». Autrement dit, dès l’origine, la France conçoit la radiodiffusion non comme un espace de liberté d’expression, mais comme un instrument dont l’État doit garder la maîtrise.

« L’État en fait veut contrôler le fonctionnement parce que il craint, il s’inquiète de ce que son discours public puisse être contesté. »

Vidéo d’OMERTA

Ce réflexe ne concerne pas seulement les gouvernements conservateurs de l’époque. L’invité souligne que le Front populaire, au milieu des années 1930, a été « un des acteurs premier et très fort du contrôle politique » de la radio. Confronté à une presse écrite largement hostile, le gouvernement dirigé par Léon Blum transforme la radio d’État en outil de communication directe avec les Français, contournant les journaux d’opposition. On multiplie alors les allocutions radiodiffusées, on place des journalistes favorables à la tête des stations publiques, et l’on renforce la surveillance des stations privées, soupçonnées de relayer des propagandes étrangères, notamment allemande et italienne.

La culture comme contrepartie du contrôle

Le tableau n’est pas entièrement sombre. Le monopole d’État s’accompagne d’une ambition de diffusion culturelle qui marquera durablement la tradition radiophonique française. « Au nom de la formation des masses, au nom de la culture populaire, on impose la diffusion de beaucoup plus de théâtre, de concerts symphoniques, d’émissions éducatives », relève l’invité. Cette orientation sera reprise par l’ORTF après-guerre, avant d’être largement abandonnée à partir des années 1980.

C’est dans ces années 1930 que se forge véritablement la tradition française de radio d’État, avec l’idée qu’elle est « l’expression légitime des pouvoirs publics ». Le Front populaire comprend alors que « l’image et le son étaient plus puissants que les cris pour mobiliser les foules », analyse l’invité.

Un siècle plus tard : la même logique, des formes renouvelées

L’invité trace un fil direct entre ce monopole originel et la régulation contemporaine. « On a un discours paradoxal sur la liberté d’expression de la pensée et la volonté d’instituer un contrôle de la diffusion. Et finalement, c’est un peu ce que l’on a encore aujourd’hui sous des formes effectivement différentes et renouvelées. »

La différence majeure est dans la méthode. En 1923, la chose est « très claire » : l’État revendique ouvertement le contrôle. Aujourd’hui, les mécanismes se drapent « dans la vertu, dans la liberté d’expression, dans le pluralisme », mais instaurent en réalité un contrôle toujours plus grand. L’invité cite un chiffre éloquent : la mission de l’autorité de régulation des médias est passée de 67 mots en 1986 à 776 mots aujourd’hui.

Ce qu’il faut retenir

Le monopole de 1923 n’est pas un accident de l’histoire : il révèle une constante française, celle d’un État qui se méfie de la libre circulation des idées et préfère organiser, encadrer, contrôler. Un siècle plus tard, la logique demeure, même si elle a changé de visage. Comprendre cette généalogie, c’est se donner les moyens d’interroger autrement les débats actuels sur la régulation des médias et la liberté d’expression.

Le Souv, pour une France qui s’appartient.

Vidéo « France et surveillance : analyse critique » de OMERTA

Pour aller plus loin

Cet article vous a-t-il été utile ?

Qu’est-ce qui n’allait pas ? (facultatif)

Signaler une erreur

Merci, c’est noté.