On croit souvent que l’Église catholique a toujours accompagné le monde libéral et démocratique dans lequel nous vivons. C’est une erreur historique. Pendant plus d’un siècle, la pensée catholique a au contraire opposé une critique frontale au libéralisme. Ce point, rappelé par Jean-Luc Schaffhauser lors d’un entretien diffusé par le Cercle Aristote, mérite d’être remis en lumière pour tous ceux qui restent attachés à la pensée chrétienne traditionnelle.
L’Église a-t-elle toujours été favorable au libéralisme ?
Non. Selon Jean-Luc Schaffhauser, l’adhésion de l’Église au libéralisme est un phénomène très récent. Pendant près d’un siècle, la doctrine chrétienne a condamné le libéralisme et ses fondements philosophiques. Les points essentiels :
- La critique chrétienne du libéralisme est ancienne et structurée.
- Le ralliement de l’Église au libéralisme date des dernières décennies.
- Les jeunes générations, faute de mémoire, croient à tort que l’Église a « toujours » été libérale.
Un rappel que les jeunes générations ignorent
Dans cet entretien, Jean-Luc Schaffhauser, ancien parlementaire européen et professeur de philosophie de formation, insiste sur un fait que ses interlocuteurs les plus jeunes ne peuvent pas imaginer. Pour eux, l’Église est aujourd’hui perçue comme une institution qui accompagne l’air du temps, presque comme une ONG parmi d’autres. Ils en déduisent qu’il en a toujours été ainsi.
« Le ralliement de l’Église au libéralisme, c’est quelque chose de très récent. Les jeunes peuvent pas l’imaginer, ils pensent que l’Église a toujours été une ONG, mais c’est pas tout à fait le cas. »
Jean-Luc Schaffhauser (Cercle Aristote)
Schaffhauser rappelle que cette critique chrétienne du libéralisme existe « depuis près d’un siècle ». Autrement dit, l’attitude actuelle de l’institution, qu’il juge alignée sur le discours humanitaire dominant, marque une rupture avec une longue tradition intellectuelle catholique, et non sa continuité.
Pourquoi la pensée chrétienne s’opposait-elle au libéralisme ?
Pour comprendre cette opposition historique, Jean-Luc Schaffhauser revient aux racines philosophiques du libéralisme. Selon lui, le libéralisme repose sur la fiction du contrat social, héritée de la Renaissance et systématisée à partir de la Révolution française. Dans cette conception, la société n’est plus reçue comme un héritage, mais fabriquée par des individus « tombés du ciel », pour reprendre l’expression qu’il attribue à Marx, qui décidraient de s’associer par intérêt.
Or, cette vision entre en contradiction directe avec l’anthropologie chrétienne. Pour Schaffhauser, la société ne se crée pas : elle se reçoit. Elle repose sur des réalités concrètes que sont la famille, la patrie, la responsabilité humaine et l’amour. Il décrit la patrie comme « une famille de familles », une communauté structurée par l’entraide, où chacun a sa place, y compris les plus fragiles.
Le libéralisme, à l’inverse, part d’un individu désincarné, coupé de son héritage et de ses racines. C’est cette rupture avec la réalité naturelle de l’homme que la pensée chrétienne a longtemps dénoncée. Selon Schaffhauser, du contrat social découlent l’individualisme, le subjectivisme, le relativisme et le laïcisme, autant de conséquences philosophiques incompatibles avec la vision chrétienne d’un ordre reçu et transcendant.
Une critique qui débouche sur une analyse politique
L’intérêt de la démonstration de Jean-Luc Schaffhauser est qu’elle ne s’arrête pas à la philosophie. Il tire du contrat social des conséquences politiques et économiques qu’il juge redoutables. Si la société est fabriquée par les hommes, alors ceux qui disposent des moyens les plus importants, c’est-à-dire l’argent, peuvent la façonner selon leur intérêt. C’est le sens de la thèse qu’il défendait déjà dans un article de 2012 sur la manière dont la finance a pris le contrôle de la société et de la politique.
De ce raisonnement, il déduit que le libéralisme aboutit à un système où l’économie ne travaille plus pour les familles, sens originel du mot économie, mais pour la finance. Le peuple représenté, dans les assemblées, finit par travailler contre le peuple réel. Et la vérité, devenue relative parce que soumise à la majorité et à ceux qui possèdent les moyens, condamne la société à une forme de guerre permanente.
C’est ici que la pensée chrétienne traditionnelle prend, selon lui, toute sa valeur. Parce qu’elle est liée à la nature même de l’homme, elle permet de penser la société autrement, à partir du réel et non d’une fiction. Schaffhauser précise toutefois que cette lucidité n’est pas l’apanage du christianisme : toute pensée antique tournée vers la réalité des choses aboutit, selon lui, à des conclusions comparables.
Réussite matérielle et salut : une fracture religieuse aux effets géopolitiques
Cette divergence théologique a des prolongements concrets dans l’organisation des sociétés. Paul-Marie Coûteaux la formule ainsi dans l’émission :
« L’homme qui réussit chez un protestant et l’homme qui peut se présenter devant l’Éternel, fier de lui et apte à la rédemption, c’est celui qui a réussi. C’est celui qui a fait du business. C’est l’inverse chez les catholiques. »
Paul-Marie Coûteaux (UPR)
Dans cette lecture, le catholicisme structure une vision du monde où la richesse n’est pas un signe de grâce, mais un danger pour la vie intérieure et la solidarité. L’encyclique de Léon XIV, Magnifique Humanitas (2026), s’inscrit dans cette tradition en dénonçant l’accaparement des richesses par une minorité et en rappelant la doctrine du bien commun, selon laquelle les biens de la terre appartiennent à l’ensemble de l’humanité, un principe que Coûteaux juge « terrible pour les Anglo-Saxons ».
Cette fracture expliquerait, selon lui, une hostilité structurelle et ancienne du monde britannico-américain à l’égard de la France : non pas une simple rivalité de puissances, mais un conflit de valeurs fondamentales, où la réussite matérielle comme horizon moral s’oppose à une conception du vivre-ensemble fondée sur l’humilité, le logos et la beauté. La géopolitique deviendrait ainsi, en partie, la surface visible d’un désaccord religieux vieux de cinq siècles.
Le catholicisme américain : une vision du monde à part entière
Cette dimension prend un relief particulier avec l’élection d’un pape américain. Car l’américanisme religieux, terme forgé par des penseurs des années 1930, n’est pas une simple variante culturelle du catholicisme : c’est une vision du monde structurellement différente. Aux États-Unis, la religion est indissociable de la notion d’association, de fondation, voire de logique économique. Un intervenant l’exprime ainsi :
« Dans la bouche d’un américain, religion ça veut dire association, ça veut dire fondation, ça veut aussi dire pognon. »
Vidéo d’OMERTA
Ce mélange, qui peut surprendre un catholique français habitué à une foi plus intériorisée et historiquement méfiante des intérêts matériels, n’est pas une anomalie américaine : c’est la norme. La foi y est assumée publiquement, démonstrativée sans complexe, et la frontière entre communauté spirituelle et institution sociale y est poreuse.
Pour les fidèles français, en quête d’un ancrage identitaire profond, cette différence de registre pourrait créer des frictions silencieuses. Le pape Léon XIV parle à un peuple qui attend de l’Église qu’elle nomme et défende une civilisation enracinée. La tradition américaine, elle, tend plutôt à projeter l’universel vers l’extérieur, à évangéliser le monde, là où la France fille aînée de l’Église a historiquement intégré la foi dans le tissu de la nation. Ces deux logiques ne sont pas incompatibles, mais elles ne parlent pas spontanément le même langage.
Ce qu’il faut retenir
Le rappel historique de Jean-Luc Schaffhauser est simple mais fondamental : l’Église n’a pas toujours été libérale, elle a même longtemps combattu le libéralisme au nom d’une certaine conception de l’homme et de la société. Redécouvrir cette critique, c’est se donner les moyens de comprendre pourquoi tant de repères se sont effondrés, et retrouver un socle intellectuel que la pensée chrétienne offrait avant son ralliement récent au monde libéral.
Vidéo « 2027 ne règlera rien à la crise systémique, avec Jean-Luc Schaffhauser » de Cercle Aristote
Pour aller plus loin
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