La France dispose aujourd’hui d’environ 30 ans de réserves en uranium pour alimenter son parc nucléaire. Mais une technologie héritée du Superphénix pourrait changer radicalement la donne : les réacteurs à neutrons rapides, qui recyclent le combustible usé et étendent cette durée à plusieurs millénaires. Une piste que Fabien Bouglé, spécialiste de politique énergétique et directeur de la publication de Transition énergie, défend comme la condition d’une autonomie électrique durable pour le pays.
Pourquoi les réacteurs à neutrons rapides changent-ils la donne pour le combustible nucléaire français ?
Les réacteurs à neutrons rapides permettent de recycler le combustible usé des réacteurs classiques au lieu de le considérer comme un déchet. Fabien Bouglé chiffre le gain potentiel : environ 30 ans de réserves avec les réacteurs actuels, contre 3 000 à 4 000 ans avec cette technologie. Il s’appuie notamment sur les travaux de Claire Kerboul, physicienne et ancienne directrice de cabinet du Commissariat à l’énergie atomique, présentée comme « la spécialiste des réacteurs à neutrons rapides ». Le potentiel : une électricité quasi illimitée, décarbonée et produite sur le sol national.
Une technologie française sacrifiée, puis redécouverte
Le Superphénix, mis en service en 1986 et arrêté en 1998, incarnait cette filière. Son abandon est aujourd’hui analysé par Fabien Bouglé comme une erreur stratégique majeure. La France, qui avait pris une avance technologique considérable, a laissé ce savoir-faire se déliter. L’invité rappelle que le plan Messmer de 1974, dont la France vit encore, reposait sur une vision de long terme : garantir l’indépendance énergétique du pays pour ne dépendre ni des États-Unis ni de la Russie. Les réacteurs à neutrons rapides s’inscrivent dans cette continuité.
« 3 à 4 000 ans de combustible, on aurait une électricité quasi illimitée en France. »
Fabien Bouglé (Tocsin)
Un levier pour électrifier les usages et se libérer du pétrole
L’argument dépasse la seule production électrique. Pour Fabien Bouglé, disposer d’une électricité abondante et bon marché permettrait d’électrifier massivement les usages aujourd’hui dépendants du pétrole et du gaz. La France, qui importe 44 % de son énergie, principalement des hydrocarbures, pourrait réduire cette dépendance en transférant une partie de la demande vers l’électricité nucléaire. Les réacteurs à neutrons rapides deviendraient ainsi un outil de souveraineté énergétique globale, pas seulement un enjeu de production.
Les freins : une relance du nucléaire encore incertaine
Fabien Bouglé nuance toutefois l’optimisme. Selon lui, la relance du nucléaire annoncée par Emmanuel Macron reste « une fausse relance » tant que les énergies intermittentes conservent la priorité de réseau et leurs subventions. Il dénonce une concurrence biaisée : les appels d’offres éoliens obtiennent rapidement l’aval de la Commission européenne, quand le financement des EPR fait l’objet d’enquêtes. Dans ce contexte, développer une nouvelle filière de réacteurs à neutrons rapides exigerait une volonté politique claire, aujourd’hui absente.
Ce qu’il faut retenir
Les réacteurs à neutrons rapides représentent un potentiel considérable pour la France : des milliers d’années de combustible, une électricité décarbonée et la possibilité d’électrifier les usages. Mais leur développement suppose de rompre avec les politiques énergétiques des dernières décennies. La technologie existe, la ressource aussi ; ce qui manque, selon Fabien Bouglé, c’est la décision politique de s’en servir.
Vidéo « Politique énergétique française et exploitation des ressources » de Tocsin
Pour aller plus loin
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