La manifestation contre les mégabassines à Saint-Soline, en mars 2023, a marqué un tournant dans la perception de l’usage de la force publique en France. Les images de gendarmes équipés comme pour un théâtre d’opérations extérieures, les grenades lacrymogènes tirées en nombre, les blessés graves recensés : tout cela a conduit de nombreux observateurs à parler non plus de maintien de l’ordre, mais de véritable logique de guerre urbaine. Cette qualification, loin d’être anecdotique, interroge la doctrine française d’emploi de la force face aux mouvements sociaux.

Qu’entend-on par « techniques de guerre urbaine » dans la répression à Saint-Soline ?

L’expression, employée dans l’entretien par Alexis Poulin, journaliste et auteur de Transformer la colère, désigne un changement d’échelle et de nature dans l’action des forces de l’ordre. Plusieurs éléments concourent à cette lecture :

  • Un déploiement massif de gendarmes mobiles et de moyens blindés, sans commune mesure avec une simple opération de sécurisation de chantier.
  • L’usage intensif de grenades lacrymogènes et de désencerclement, y compris sur des manifestants non violents selon les témoignages recueillis par la presse.
  • Des blessures graves documentées, notamment des traumatismes crâniens et des membres arrachés, attribués aux munitions de type LBD 40 et aux grenades GM2L.
  • Une communication officielle centrée sur la « neutralisation » de manifestants présentés comme violents, empruntant au lexique militaire.

Le constat de l’invité est sans détour :

« Ils ont surtout vu des gens blessés pour la première fois et ils ont vu la guerre, absolument une technique de guerre urbaine utilisée par le pouvoir. »

Alexis Poulin (OMERTA)

Un tournant dans la doctrine de maintien de l’ordre

La référence à Saint-Soline s’inscrit, selon l’invité, dans une évolution plus large amorcée lors du mouvement des gilets jaunes. Il rappelle qu’à l’époque, Édouard Philippe était Premier ministre et Christophe Castaner ministre de l’Intérieur. La gestion de ce mouvement social aurait servi de laboratoire pour durcir progressivement la réponse de l’État face aux contestations.

Ce durcissement est présenté comme le fruit d’une réorganisation profonde, consécutive à la surprise qu’a constituée l’irruption des gilets jaunes. Alexis Poulin souligne que le pouvoir, pris de court en 2018, a depuis lors « réorienté toute l’organisation du pouvoir sur le contrôle » : contrôle des réseaux sociaux, contrôle de l’espace public, et emploi assumé de la violence d’État.

La manifestation de Saint-Soline devient alors un point d’observation privilégié de cette doctrine : face à un mouvement écologiste et paysan, l’État aurait déployé des moyens pensés pour un affrontement de haute intensité, avec pour résultat des blessés graves parmi les manifestants et une couverture médiatique elle-même contestée.

La question des corps constitués et de l’escalade

Dans l’entretien, le présentateur évoque les quatre sorties de crise possibles en pareil contexte, dont une réaction des corps constitués, c’est-à-dire l’armée, la police ou les douanes, qui décideraient « à un moment d’arrêter les conneries ». Sans valider cette hypothèse comme probable, l’échange met en lumière un point de tension : jusqu’où un État peut-il durcir sa réponse répressive sans provoquer de rupture au sein même de ses forces ?

L’invité ne prétend pas qu’une telle rupture est imminente. Il observe en revanche que la violence d’État « va continuer d’être utilisée », comme si elle était devenue un outil ordinaire de gouvernement. Saint-Soline illustre à ses yeux une dynamique où la contestation est traitée non comme un problème politique, mais comme une menace à neutraliser.

Ce qu’il faut retenir

La qualification de « technique de guerre urbaine » appliquée à Saint-Soline n’est pas qu’une formule polémique : elle traduit une réalité observable dans les moyens déployés, les blessures infligées et la communication officielle. Elle signale aussi un déplacement plus profond de la doctrine française de maintien de l’ordre, amorcé avec les gilets jaunes et prolongé depuis. Reste une question que l’entretien laisse ouverte : un pouvoir qui traite ainsi ses opposants peut-il encore prétendre gouverner par le consentement ?

Vidéo « Politique française 2027 et mobilisation de la colère citoyenne » de OMERTA

Pour aller plus loin

Cet article vous a-t-il été utile ?

Qu’est-ce qui n’allait pas ? (facultatif)

Signaler une erreur

Merci, c’est noté.