L’année 1966 marque un tournant dans l’histoire des relations transatlantiques. En décidant de quitter le commandement intégré de l’OTAN, la France engage une opération logistique et politique d’une ampleur considérable. Derrière ce geste de souveraineté voulu par le général de Gaulle, un homme orchestre l’exécution : le général Charles Ailleret, chef d’état-major des armées, dont Éric Branca rappelle le rôle central dans cet épisode.
Qu’est-ce que le retrait de la France du commandement intégré de l’OTAN en 1966 ?
L’historien Éric Branca rappelle les données essentielles de cette rupture :
- La France quitte le commandement militaire intégré de l’OTAN, tout en restant membre de l’Alliance atlantique
- Le général Charles Ailleret, chef d’état-major des armées, est chargé de superviser le départ des forces américaines
- Le général Lemnitzer, commandant suprême des forces de l’OTAN en Europe, est son interlocuteur côté américain
- Environ 100 000 personnels américains sont concernés : 28 000 à 30 000 militaires et 60 000 personnels administratifs avec leurs familles
- Les bases américaines implantées sur le sol français doivent être fermées
Un retrait qui fait d’Ailleret la « bête noire » des Américains
Éric Branca souligne que cette opération a placé le général Ailleret au centre des tensions franco-américaines de l’époque. Si le général de Gaulle était perçu comme « l’ennemi numéro 1 » par l’administration américaine, le chef d’état-major des armées françaises n’était pas loin derrière. C’est lui qui gérait quotidiennement le départ des troupes et la fermeture des bases, ce qui en faisait une figure particulièrement détestée à Washington.
« Ainsi, pour l’administration américaine, si de Gaulle était l’ennemi numéro 1, Ailleret n’était pas loin d’être l’ennemi numéro 2, celui auquel ils avaient affaire quotidiennement. »
Éric Branca (Tocsin+)
Cette hostilité s’explique d’autant plus qu’Ailleret n’était pas seulement l’exécutant du retrait, mais aussi l’architecte de la doctrine de dissuasion « tous azimuts » que de Gaulle lui avait demandé de formaliser. Éric Branca rappelle que cette doctrine, adoptée à partir de 1968, devait protéger la France contre toute puissance menaçant ses intérêts vitaux, sans désigner un adversaire prédéfini.
L’homme de confiance du général de Gaulle
Éric Branca insiste sur un point souvent négligé : Ailleret n’était pas un simple exécutant. Il était « l’homme de confiance absolu du général de Gaulle en matière militaire ». Résistant de la première heure, déporté à Buchenwald dont il revint en 1945 « à l’état de squelette », polytechnicien spécialiste de l’atome, il avait supervisé le premier essai nucléaire français dans le Sahara en 1960 et contribué à bâtir la force de frappe.
Le président français préparait d’ailleurs pour lui une transformation radicale : renforcer considérablement les pouvoirs du chef d’état-major des armées, en faire une sorte de « proconsul militaire » disposant d’un contact direct avec le chef de l’État. Ce projet de réforme, qui aurait contourné le ministre des armées, suscitait des oppositions au sein même de l’institution militaire, où certains chefs d’état-major d’armées négociaient depuis longtemps leurs budgets directement avec le ministère.
Le destin tragique d’un acteur clé de l’indépendance nationale
La mort d’Ailleret, le 9 mars 1968, dans l’écrasement de son avion à La Réunion, intervient dans un contexte où les ennemis du souverainisme français avaient, selon Éric Branca, tout intérêt à le voir disparaître. L’historien relève notamment la proximité entre certains militaires issus de l’OAS et les services américains, sans toutefois affirmer une implication directe dans le crash.
Il observe aussi que la réforme imaginée par de Gaulle « mourra en même temps que le général Ailleret », privant la France d’une évolution majeure de son organisation militaire. Le chef de l’État quittera le pouvoir treize mois plus tard, sans avoir pu mettre en œuvre cette transformation.
Une tradition diplomatique construite en 60 ans, liquidée en quelques années
La décision de 1966 ne fut pas un coup d’éclat isolé. Elle s’inscrivait dans une logique diplomatique de longue haleine, dont la visite de De Gaulle à Moscou la même année constituait l’autre versant. Alors que la Guerre froide battait son plein, la France entretenait avec la Russie soviétique un dialogue distinct de celui de ses alliés atlantiques, ni soumission ni hostilité systématique.
Cette tradition a produit des résultats concrets. Jusqu’à la rupture provoquée par la guerre en Ukraine, des positions industrielles françaises significatives existaient en Russie, notamment via Total, et le diesel russe représentait environ 32 % des importations françaises en la matière. Nicolas Dupont-Aignan le souligne directement :
« On avait des positions industrielles avec Total, économiques, fondamentales pour notre avenir, et on a tout bazardé. »
Nicolas Dupont-Aignan (OMERTA)
La conséquence est mécanique : la France importe aujourd’hui 50 % de son diesel, dont une part désormais manquante depuis les sanctions. Le pays se retrouve exposé à une possible pénurie, sans appareil de raffinage suffisant pour compenser, celui-ci ayant été progressivement délocalisé.
Ce que cet épisode révèle, c’est que la rupture avec Moscou n’a pas seulement une dimension géopolitique. Elle touche directement la capacité industrielle et énergétique française, au moment même où l’économie européenne supporte des prix de l’énergie sans commune mesure avec ceux de ses concurrents américains ou chinois. L’indépendance de politique étrangère que symbolisait 1966 avait aussi une fonction économique que ses abandons successifs ont rendue visible par l’absurde.
Ce qu’il faut retenir
Le retrait du commandement intégré de l’OTAN en 1966 fut une opération d’envergure menée par un homme que l’histoire a largement oublié. Le général Charles Ailleret incarna la cohérence entre l’indépendance militaire, la doctrine nucléaire et la sortie partielle de l’OTAN. Sa disparition brutale, dans des conditions que l’historien Éric Branca juge troublantes, a privé la France d’un acteur essentiel de sa souveraineté, à un moment où celle-ci s’affirmait face aux États-Unis.
Vidéo « Mort d’Éric Branca et indépendance nucléaire française » de Tocsin+
Pour aller plus loin
- Mort d’un général, John Ralston Saul (Seuil)
- The Birds of Prey, John Ralston Saul
- L’Amérique contre de Gaulle. Histoire secrète (1961-1969), Vincent Jauvert (Seuil)
- L’ami américain, Éric Branca
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