Chaque crise entre Rabat et Madrid ramène au même dossier : le Sahara occidental. Mais depuis décembre 2020, ce contentieux hérité du départ des Espagnols en 1975 n’est plus une affaire régionale. Il est devenu la monnaie d’un alignement qui lie le Maroc à Washington et à Tel-Aviv, et dont l’Espagne paie aujourd’hui le prix à Ceuta.

Qu’est-ce qui relie le Sahara occidental, les accords d’Abraham et la crise de Ceuta ?

Trois faits publics, échelonnés sur six ans, forment une chaîne continue. En décembre 2020, les États-Unis reconnaissent la souveraineté marocaine sur le Sahara occidental en échange de la normalisation des relations entre Rabat et Israël. En novembre 2021, un accord de défense israélo-marocain donne une substance militaire à cet alignement. Au printemps 2026, des responsables américains commencent à décrire publiquement Ceuta et Melilla comme des territoires dont le statut mérite discussion. La crise migratoire des 30 et 31 juillet 2026 intervient dans ce cadre, pas en dehors.

Décembre 2020 : la reconnaissance américaine contre la normalisation

La reconnaissance de sa souveraineté sur le Sahara occidental est l’obsession diplomatique du Maroc. Elle détermine la nature de ses alliances, ses rapports de force régionaux et l’usage qu’il fait de ses frontières. Ce que Rabat poursuivait depuis des décennies sans l’obtenir, Donald Trump le lui accorde en quelques semaines : la proclamation présidentielle de décembre 2020 affirme explicitement que les États-Unis reconnaissent le Sahara occidental comme faisant partie du royaume. La contrepartie est inscrite dans le même accord : la normalisation des relations entre le Maroc et Israël.

En juillet 2023, Benjamin Netanyahou reconnaît à son tour cette souveraineté. L’alignement se consolide. Face à lui, l’Algérie, soutien du Front Polisario, reste le rival structurel du royaume, et tout geste de Madrid en direction d’Alger est lu à Rabat comme un signal hostile.

Novembre 2021 : l’accord de défense qui change l’échelle

La normalisation ne s’est pas arrêtée aux déclarations. Dès novembre 2021, Israël et le Maroc signent un accord de défense couvrant le renseignement, l’industrie militaire et l’entraînement des troupes. Le royaume a depuis développé ses capacités, notamment dans le domaine des drones, avec l’appui de l’industrie israélienne.

« Nous avons aujourd’hui au Maghreb un véritable axe stratégique Washington, Tel-Aviv, Rabat. Ça ne veut pas dire que c’est un état-major secret qui se réunit pour décider qui va traverser la frontière à tel jour et à telle heure. Mais un tel alignement diplomatique, militaire et stratégique dans la région aux portes de l’Europe, ça c’est concret. »

Vidéo du Monde Moderne

La nuance mérite d’être retenue. Il ne s’agit pas d’un plan concerté dont on pourrait produire le procès-verbal, mais d’une convergence d’intérêts documentée par des accords publics. C’est précisément ce qui la rend vérifiable, et donc discutable sur pièces.

Printemps 2026 : Washington commence à parler de Ceuta et Melilla

C’est le signal le moins commenté et sans doute le plus lourd. Au printemps 2026, un rapport accompagnant un projet législatif de la commission des appropriations de la Chambre des représentants américaine décrit Ceuta et Melilla comme situées en territoire marocain tout en étant sous administration espagnole. Le texte encourage un engagement diplomatique américain sur leur statut futur.

En avril, le représentant républicain Mario Diaz-Balart, proche de Marco Rubio, déclare que ces villes ne se trouvent pas géographiquement en Espagne et que leur statut devrait être discuté entre alliés. Avant lui, Michael Rubin, ancien responsable du Pentagone, avait plaidé pour une reconnaissance américaine des revendications marocaines sur les deux enclaves.

« La géopolitique, ça fonctionne par des signaux. Quand une puissance mondiale commence à relativiser publiquement la souveraineté territoriale d’un de ses propres alliés de l’OTAN, on comprend parfaitement le message. »

Vidéo du Monde Moderne

Pegasus : une enquête espagnole classée faute de coopération

Un troisième épisode complète le tableau, et il impose de la rigueur. Le téléphone de Pedro Sanchez a été compromis par Pegasus, logiciel de l’entreprise israélienne NSO Group. Le Maroc figure parmi les utilisateurs identifiés de cet outil par le consortium Pegasus Project. En janvier 2026, l’enquête judiciaire espagnole a été classée : les autorités israéliennes n’ont pas donné suite aux demandes d’entraide formulées par Madrid.

« On ne peut pas dire que le Maroc a espionné Sanchez avec Pegasus, ce n’est pas un fait judiciairement établi. Mais on peut dire que le chef du gouvernement espagnol a été espionné avec un logiciel israélien dans un environnement où le Maroc utilisait Pegasus, et que l’enquête n’a pas pu aller au bout faute de coopération israélienne. Ça, c’est factuel, et c’est déjà énorme. »

Vidéo du Monde Moderne

Le contexte espagnol explique l’isolement de Madrid. L’Espagne a reconnu l’État palestinien, pris des mesures sur les transferts d’armes destinés à Israël et retiré son ambassadeur en mars 2026 après un désaccord sur les frappes israélo-américaines contre l’Iran. Elle se retrouve en délicatesse avec chacun des trois sommets de l’axe.

L’interrupteur migratoire, de 2021 à 2026

Le mécanisme a déjà été testé grandeur nature. En mai 2021, Madrid accepte de soigner Brahim Ghali, dirigeant du Front Polisario. Rabat entre en colère noire. La frontière de Ceuta devient soudainement poreuse : entre 8 000 et 10 000 personnes passent en quelques heures, des vidéos montrant des policiers marocains ouvrant les grilles. Une fois la pression européenne suffisante, le contrôle est rétabli et les arrivées cessent net.

Le 20 juillet 2026, Pedro Sanchez se rend à Alger, qualifie l’Algérie de partenaire stratégique et de nation amie, et annonce une relance de la coopération. Dix jours plus tard, près de 60 000 personnes entrent à Ceuta. La séquence ne prouve pas la causalité, mais elle reproduit trait pour trait celle de 2021.

L’effet Sanchez : quand une politique nationale fragilise le dispositif commun

Ce contexte diplomatique entre Rabat, Madrid et Washington s’articule avec une vulnérabilité plus immédiate : la politique migratoire du gouvernement Sanchez elle-même. Pour Lionel Ballan, la mécanique est simple. En annonçant une régularisation massive de migrants, le gouvernement espagnol a envoyé un signal lisible bien au-delà des frontières de la péninsule ibérique.

« Le maillon faible, c’est l’Espagne. Les migrants cherchent toujours le maillon faible. Avant c’était l’Italie. »

Lionel Ballan (OMERTA)

Le raisonnement tient en un mécanisme précis : même si la régularisation prévue ne concerne que les personnes arrivées avant une date donnée, elle laisse entrevoir, aux yeux de ceux qui souhaitent rejoindre l’Europe, la possibilité d’une prochaine vague similaire. L’incitation à tenter le passage n’est pas neutralisée, elle est simplement décalée dans le temps.

C’est ce décalage que des gouvernements comme celui de Giorgia Meloni en Italie refusent d’absorber. Rome a poussé jusqu’à demander une suspension de l’Espagne de l’espace Schengen, une position qui illustre moins une rupture idéologique qu’une impasse pratique : aucun gouvernement soumis à une pression électorale forte sur l’immigration ne peut accepter qu’un État partenaire produise, par ses propres choix législatifs, des flux que les autres devront ensuite gérer. La politique migratoire commune bute ici sur sa limite structurelle : elle suppose une convergence minimale des politiques nationales que les États membres ne sont pas tenus d’assurer.

Ce qu’il faut retenir

Ce qui se joue à Ceuta n’est pas seulement une crise migratoire, c’est un rapport de force entre États où un territoire change lentement de statut dans le discours de ses alliés. Pour la France, l’affaire n’est pas espagnole. Le détroit de Gibraltar est le seul passage maritime entre notre façade atlantique et les ports de Marseille et de Toulon, et nous n’exerçons aucun contrôle sur ses deux rives. Que la souveraineté y change de main, quel qu’en soit le motif, nous concerne directement. C’est l’angle mort d’un débat français entièrement absorbé par la question des flux.

Le Souv, pour une France qui s’appartient.

Vidéo « Ceuta : la guerre secrète contre l’Espagne ? » de Le Monde Moderne

Cet article vous a-t-il été utile ?

Qu’est-ce qui n’allait pas ? (facultatif)

Signaler une erreur

Merci, c’est noté.