La subsidiarité passe souvent pour un principe de bonne gestion, une idée généreuse qui voudrait que les décisions soient prises au plus près des citoyens. Mais derrière ce mot technique se cache une histoire bien plus tourmentée. Forgée dans la doctrine sociale de l’Église, récupérée par la pensée germanique, elle est devenue en France l’instrument d’un démantèlement méthodique de l’État-nation. Retour sur la généalogie d’un concept dont les souverainistes mesurent aujourd’hui les dégâts.

Qu’est-ce que la subsidiarité et quelle est son origine chrétienne ?

La subsidiarité est un principe selon lequel une autorité supérieure ne doit pas faire ce qu’une autorité inférieure peut accomplir. Ses racines sont chrétiennes : l’Église catholique l’a formalisée comme doctrine sociale, voyant dans les corps intermédiaires (familles, associations, communautés locales) des contrepoids naturels face au pouvoir central. L’idée était noble : protéger la personne humaine contre l’écrasement par l’État. Mais cette conception, passée par le moule intellectuel allemand, allait connaître une métamorphose que Nikola Mirkovic analyse sans complaisance dans son dernier ouvrage Déclin et renouveau. Il y voit un exemple frappant de la manière dont une pensée chrétienne peut, une fois récupérée et dévoyée, se retourner contre les peuples qu’elle prétendait protéger.

Du concept chrétien au moule germanique : la dérive d’une idée

À l’origine, la subsidiarité répondait à une préoccupation légitime : empêcher que l’individu ne soit broyé par un État lointain et tentaculaire. Dans la tradition chrétienne, les communautés naturelles (la famille d’abord, puis les corps de métier, les paroisses, les villages) sont des lieux de liberté et de responsabilité que la puissance publique doit respecter. L’État n’intervient qu’en subsidiarité, c’est-à-dire en appui, quand ces communautés ne peuvent assumer seules leurs missions.

Mais cette idée, souligne Mirkovic, a connu une transformation profonde en passant par la pensée germanique. « Comme toute idée mise dans un moule intellectuel germanique, elle peut devenir folle », explique-t-il lors de son entretien avec Pierre-Yves Rougeyron. Le fédéralisme allemand, structuré historiquement par des entités régionales puissantes (les Länder), n’a pas le même rapport à l’État que la tradition française, jacobine et centralisatrice depuis des siècles. Transposée sans précaution dans le contexte français, la subsidiarité a cessé d’être un principe d’équilibre pour devenir une arme de destruction de l’État-nation.

Comment la subsidiarité a-t-elle été retournée contre l’État français ?

Les conséquences concrètes en France sont vertigineuses. L’application dévoyée de ce principe a conduit, selon les termes de Mirkovic, à une logique de « défeodalisation » de l’État : ce dernier s’est vidé de sa substance au profit d’échelons intermédiaires sans légitimité démocratique. Le bilan chiffré donne le tournis : un million de fonctionnaires d’État (policiers, infirmières, enseignants) supprimés, remplacés par un million d’agents des conseils régionaux, des communautés de communes et autres structures dont les Français ignorent souvent jusqu’au nom.

Pire encore, ce transfert massif a créé ce que Mirkovic appelle une « sous-élite coloniale », ces fameux « hiarques » (diplômés des Instituts régionaux d’administration) qui remplacent les énarques d’antan mais sans la légitimité ni la culture du service public à la française. On a fragmenté la décision publique à outrance, on a inventé des eurorégions où le sentiment politique n’a jamais pris, on a retiré au maire (seule figure que les Français continuent d’aimer et de respecter) l’essentiel de ses prérogatives.

L’État n’est pas l’ennemi : la confusion entre administration et institution

Mirkovic met en garde contre une critique trop systématique de l’État. Le problème français n’est pas l’État en tant qu’institution, c’est-à-dire ce qui institue les hommes, leur donne un cadre et une protection. Le problème, c’est l’administration, cette machine à traiter les citoyens comme des objets, des « vases » ou des « cactus » qu’on gère sans jamais les consulter.

« L’État est une institution. La logique d’institution t’institue des hommes. La logique d’administration, tu administres des choses. »

Nikola Mirkovic (Cercle Aristote – Pierre-Yves Rougeyron)

Cette confusion savamment entretenue profite à une classe dominante qui, pour des intérêts parfaitement compris ou par dégénérescence politique, a décidé de brader le pays. Vendre l’électricité française à prix cassé pour faire plaisir à Berlin, multiplier les normes illisibles (400 000 textes en vigueur), laisser Bruxelles dicter des règles que personne n’a votées : tout cela n’est pas le fruit d’un État trop fort, mais d’un État qui a cessé d’être stratège pour devenir le relais d’intérêts qui lui sont étrangers.

Repenser la subsidiarité sans détruire la nation

Pour Mirkovic, la solution ne consiste pas à jeter le bébé avec l’eau du bain. Les corps intermédiaires restent nécessaires, mais à condition qu’ils soient de véritables contrepouvoirs issus du peuple, et non des machines technocratiques cooptées par le pouvoir. L’État doit redevenir cet organe incarné de survie collective, seul capable de porter la liberté sur la longue durée (contrairement à l’empire, toujours prédateur, ou à la cité, trop fragile). Mais cela suppose de rompre avec le détournement germanique du concept chrétien originel.

La subsidiarité bien comprise n’exige pas la dislocation de l’État-nation ; elle demande que les décisions soient prises au bon niveau, avec des responsables identifiés et révocables. Ce que Mirkovic appelle de ses vœux, c’est une société où les citoyens peuvent initier des lois, révoquer leurs élus, et où le maire retrouve une capacité d’action à l’échelle du village ou du quartier. Une subsidiarité ancrée dans la liberté et la responsabilité, pas dans la dissolution de la souveraineté populaire.

Ce qu’il faut retenir

La subsidiarité n’est pas un gros mot, mais son histoire récente en France montre comment une idée noble peut devenir un cheval de Troie contre la nation. Le redressement français passera par une réappropriation lucide de ce principe, débarrassé de ses scories technocratiques et réancré dans ce qui fait la force de l’État : sa capacité à protéger et à instituer un peuple libre.


*D’après un entretien de Nikola Mirkovic sur Cercle Aristote – Pierre-Yves Rougeyron*


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