La question de l’indépendance de la justice française ne se joue pas seulement dans les prétoires. Elle se décide aussi dans les coulisses administratives, là où se jouent les carrières. Une récente étude de l’Observatoire des décisions de justice, publiée en mai 2026 et présentée par Bertrand Saint-Germain, met en lumière un mécanisme peu connu du grand public : la mainmise des syndicats sur l’avancement des magistrats.

Qu’est-ce que la commission d’avancement de la magistrature et quel rôle y jouent les syndicats ?

En France, la commission d’avancement de la magistrature est l’instance qui détermine quels juges peuvent prétendre à une promotion. Or, selon Bertrand Saint-Germain, ses membres sont désignés sur des listes syndicales. Concrètement, cela signifie que les syndicats de magistrats décident qui, parmi les juges, est en situation de grimper dans la hiérarchie. Ce dispositif place donc la carrière des magistrats sous l’influence directe des organisations syndicales, ce qui soulève une question démocratique centrale : qui juge les juges, et selon quels critères ?

Un système où la carrière dépend de l’affiliation

Bertrand Saint-Germain décrit un mécanisme d’une grande portée. Au sein de la magistrature, il existe une commission d’avancement dont les membres sont désignés sur des listes syndicales. Cette configuration a une conséquence directe : les promotions ne relèvent pas uniquement de l’évaluation des compétences ou du mérite, mais aussi de la proximité avec les organisations qui dominent l’institution.

« Ce sont les syndicats qui déterminent qui parmi les juges sont en situation de grimper, de pouvoir prétendre à une promotion. »

Bertrand Saint-Germain (Cercle Aristote)

Le constat dressé par l’invité est sans ambiguïté : cette situation s’apparente à une forme de prise de pouvoir au sein de l’institution judiciaire. Il évoque une « République des juges » où une oligarchie de magistrats syndiqués se protège, se promeut et, in fine, impose ses valeurs à la société tout entière.

Cette influence ne se limite pas à l’avancement. Les syndicats déterminent également la composition du Conseil supérieur de la magistrature, l’organe chargé de juger les juges. Le cercle se referme : ceux qui contrôlent les carrières participent aussi à la désignation de ceux qui contrôlent les éventuels manquements.

Un profil de recrutement qui favorise la logique syndicale

Pour Bertrand Saint-Germain, le problème prend racine dès le recrutement. L’âge moyen d’entrée dans la magistrature française est de 24 ans. Et parmi ces jeunes magistrats, 75 % n’ont pas fait d’études juridiques, puisqu’ils proviennent d’autres filières. Ce profil particulier, très éloigné de ce que l’on observe dans d’autres démocraties, créerait un terrain favorable à la syndicalisation politique.

La comparaison internationale est instructive. Au Royaume-Uni, les juges accèdent à leur fonction autour de 40 ans, avec une quinzaine d’années d’expérience professionnelle derrière eux. Un tel parcours, marqué par la maturité et l’ancrage dans la pratique, aurait pour conséquence naturelle de diminuer cette logique de syndicalisation politique, selon l’auteur de l’étude.

La transparence comme contre-modèle : l’exemple roumain

Face à cette situation, des pistes existent. Bertrand Saint-Germain cite le cas de la Roumanie, où les juges sont tenus de remplir des déclarations d’intérêt portées à la connaissance du public. Avant d’être jugé, un justiciable peut consulter la déclaration de son juge, savoir à quelle association il appartient, s’il est affilié à un parti politique ou à la franc-maçonnerie, ou encore s’il détient des intérêts dans certaines sociétés.

Si un conflit d’intérêts est constaté, la récusation du juge peut être demandée. L’invité reconnaît toutefois que cette transparence n’est pas une garantie absolue : ce sont bien des magistrats roumains qui ont procédé à l’annulation des élections roumaines, sous la pression, selon lui, des institutions européennes. Mais le dispositif a le mérite de permettre de connaître les juges et de savoir ce qu’ils font.

Ce qu’il faut retenir

Le système français d’avancement des magistrats, où les syndicats désignent les membres de la commission compétente, pose une question de légitimité démocratique profonde. Entre le poids des organisations syndicales dans les carrières et l’absence de mécanismes de transparence comparables à ceux d’autres pays européens, la France fait figure d’exception. Reste à savoir si le débat public s’emparera de ces enjeux, ou si la République des juges continuera à se perpétuer dans l’ombre de ses commissions.

Vidéo « Réforme du syndicat de la magistrature, entretien avec Bertrand Saint-Germain » de Cercle Aristote

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