La séquence est désormais bien connue. Un mouvement porté par la colère populaire accède aux responsabilités, promet de rompre avec l’ordre établi, puis se trouve neutralisé en quelques mois. Michel Onfray, interrogé dans un entretien publié le 21 mai 2026 sur la chaîne Front Populaire, revient sur ces trajectoires pour en tirer un constat sévère : les institutions européennes et les marchés financiers rendraient structurellement impossible toute rupture politique menée depuis l’intérieur.
Pourquoi Syriza, Podemos et le Mouvement 5 étoiles ont-ils échoué à transformer l’ordre établi ?
La réponse tient en trois points. D’abord, ces mouvements ont été confrontés à un rapport de force institutionnel et financier défavorable dès leur arrivée aux responsabilités. Ensuite, leur base programmatique s’est dissoute dans des alliances gouvernementales avec des forces issues du système qu’ils prétendaient combattre. Enfin, la durée de leur résistance politique a été extrêmement courte, ce qui interroge sur la capacité réelle d’un gouvernement national à conduire une rupture durable sans affronter frontalement les contraintes européennes.
Des victoires électorales rapidement neutralisées
Michel Onfray dresse un inventaire sans ambiguïté de ces expériences gouvernementales. « Regarder Podemos, regarder Syriza, regarder le mouvement 5 étoiles », invite-t-il, pour constater que « dès que le peuple a porté au pouvoir des gens qui étaient censés porter sa parole, sa peine et sa souffrance, ils ont été détruits en très peu de temps ».
Le cas grec est le plus emblématique. Syriza, porté au pouvoir en 2015 sur la promesse d’en finir avec l’austérité, s’est heurté à la réalité des négociations avec les créanciers. Le rapport de force, rappelle l’essayiste, n’a pas tenu : « On a vu des Varoufakis ou quelques autres qui n’ont pas résisté bien longtemps ». La capitulation d’Alexis Tsipras face aux exigences de la troïka reste, dans cette lecture, l’archétype du mouvement populaire désarmé par la contrainte financière.
L’Espagne et l’Italie offrent des variantes du même scénario. Podemos, après avoir incarné l’espoir d’une gauche de rupture issue des Indignés, s’est progressivement fondu dans des coalitions gouvernementales où sa capacité d’inflexion s’est réduite à portion congrue. Le Mouvement 5 étoiles, né du rejet de la caste politique italienne, a connu une trajectoire comparable, alternant alliances contre-nature et effacement programmatique.
Une même matrice pour des expériences distinctes
Pour Michel Onfray, ces trajectoires ne relèvent pas de l’accident. Elles répondent à une logique commune, celle de l’idéologie qu’il nomme « mastrichienne », en référence au traité de Maastricht. Cette idéologie, affirme-t-il, traverse les clivages partisans depuis le tournant de la rigueur de mars 1983 en France. Elle consiste à accepter que les choix économiques fondamentaux échappent au débat démocratique national.
Mon problème, c’est pas Macron. J’ai une vindicte contre Maastricht et contre la haine de la France, des Français et surtout la haine du peuple.
Michel Onfray (Front Populaire)
Dans cette grille de lecture, Syriza, Podemos et le Mouvement 5 étoiles n’ont pas échoué par incompétence ou par trahison individuelle. Ils ont été broyés par un système institutionnel conçu pour empêcher qu’un gouvernement national puisse conduire une politique contraire aux orientations définies à l’échelle européenne. Toute tentative de rupture se heurte à des mécanismes de contrainte financière, juridique et médiatique qui réduisent rapidement la marge de manœuvre.
L’hypothèse française : que vaudrait une alternance « populiste » ?
L’essayiste ne limite pas son analyse aux exemples étrangers. Interrogé sur l’hypothèse d’une arrivée au pouvoir du Rassemblement national en France, il applique le même raisonnement. La question n’est pas de savoir si Marine Le Pen ou Jordan Bardella pourraient gagner, mais combien de temps ils tiendraient : « Vont-ils tomber en 3 heures, en 3 jours, en 3 mois ? »
Le précédent des expériences grecque, espagnole et italienne sert ici de mise en garde. Un gouvernement français porté par une dynamique populaire, même victorieux dans les urnes, se trouverait confronté aux mêmes verrous. La configuration politique pressentie par Michel Onfray est d’ailleurs celle d’une coalition hétéroclite, associant des élus du Rassemblement national à des personnalités issues des Républicains ou d’anciens ministres macronistes. Autrement dit, la rupture annoncée se diluerait dans les alliances nécessaires à l’exercice du pouvoir.
La France, puissance fondatrice de l’Union européenne et étroitement intégrée aux chaînes de décision bruxelloises, serait-elle plus ou moins exposée que la Grèce de 2015 ? L’auteur ne tranche pas mécaniquement, mais sa perspective est claire : tant que la question de l’appartenance aux structures européennes n’est pas posée frontalement, tout gouvernement, quel qu’il soit, restera prisonnier des contraintes qui ont eu raison de Syriza, de Podemos et du Mouvement 5 étoiles.
Ce qu’il faut retenir
Les expériences Syriza, Podemos et Mouvement 5 étoiles illustrent, selon Michel Onfray, une constante structurelle : la neutralisation rapide des dynamiques populaires confrontées aux contraintes européennes. L’enjeu pour la France ne serait pas tant le nom du prochain président que la question posée à l’ordre institutionnel lui-même.
Le Souv, pour une France qui s’appartient.
Vidéo « Michel Onfray commente la situation politique de Macron » de Front Populaire
Pour aller plus loin
- La planète des Philosophes, Michel Onfray (Grasset)
- Politique du rebelle : traité de résistance et d’insoumission, Michel Onfray (Grasset)
- La Cour des miracles : carnets de campagne, Michel Onfray (L’Observatoire)
- Zéro de conduite. Carnets d’après campagne, Michel Onfray (L’Observatoire)
- Foutriquet, Michel Onfray (L’Observatoire)
- Grandeur du petit peuple : heurs et malheurs des Gilets jaunes, Michel Onfray
- Théorie de Jésus : biographie d’une idée, Michel Onfray (L’Observatoire)
- Traité d’athéologie, Michel Onfray
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