En France, plus de 60 % de notre électricité provient du nucléaire, une énergie dont le coût de production est stable et relativement bas. Pourtant, la facture des ménages et des entreprises reste suspendue aux cours du gaz, qui flambent au moindre choc géopolitique. Comment un tel paradoxe est-il possible ? La réponse tient en un mécanisme imposé par le marché européen de l’électricité : la tarification au coût marginal. Décryptage à partir de l’analyse développée dans un entretien consacré au sabotage du modèle électrique français.

Qu’est-ce que la tarification au coût marginal sur le marché européen de l’électricité ?

Le marché européen repose sur une règle aussi simple qu’absurde : le prix de l’électricité est fixé au coût de la dernière centrale appelée pour répondre à la demande, généralement une centrale à gaz. Concrètement, les centrales sont mobilisées dans l’ordre du mérite, de la moins chère à la plus chère : d’abord les renouvelables, puis le nucléaire, enfin le gaz, le charbon et le fioul. Mais quelle que soit la centrale qui produit réellement votre électricité, c’est le coût de la plus chère qui détermine le prix payé par tous. En clair : si 60 % de l’électricité consommée provient du nucléaire à bas coût, et que seule la dernière fraction est produite par une centrale à gaz, c’est le prix du gaz qui s’applique à l’ensemble de l’électricité vendue. Pour la France, cela signifie qu’une énergie décarbonée, produite à environ 60 euros le mégawattheure, se retrouve facturée au prix du gaz, qui peut dépasser les 1000 euros en période de crise.

Le merit order : une logique de marché qui déconnecte les prix des coûts réels

Avant la création du marché européen, le prix de l’électricité en France était calculé selon une approche par le coût complet. Le monopole public EDF additionnait les coûts de capital (construction et amortissement des centrales nucléaires, des barrages, des lignes électriques), les coûts d’exploitation (maintenance, salaires) et les coûts des combustibles (uranium, charbon, fioul), puis divisait le tout par le volume consommé. Le tarif reflétait donc le coût moyen du mix énergétique français. Ni plus, ni moins.

Le marché européen a remplacé cette logique par le merit order, un système dans lequel seuls les coûts variables comptent. Les coûts fixes, c’est-à-dire tout ce qui a été investi pour construire et entretenir les centrales, sont purement et simplement ignorés. Cette architecture, imposée par l’Union européenne au nom de la libre concurrence, présente une conséquence directe pour le consommateur français : son électricité est facturée au prix du gaz, alors que le gaz représente moins de 10 % de la production nationale.

Cette déconnexion entre le prix payé et le coût réel de production n’est pas un simple détail technique. Elle a des implications économiques massives, notamment pour l’industrie française, exclue des tarifs réglementés et donc totalement exposée à la volatilité des cours du gaz. Comme l’explique l’invité dans l’entretien :

On a un tarif réglementé qui est basé sur les prix de marché. C’est complètement ridicule. Même l’autorité de la concurrence avait dit quand même : on n’a jamais vu ça.

Vidéo de PRAXIS

La crise de 2022 : la démonstration par l’absurde

L’année 2022 a offert une illustration grandeur nature des défaillances du système. La guerre en Ukraine fait flamber les prix du gaz. Sur le marché européen, le mégawattheure d’électricité, historiquement négocié autour de 50 euros, franchit la barre des 1000 euros. Or, au même moment, la France n’a aucune raison structurelle d’être exposée à cette explosion : elle produit l’essentiel de son électricité grâce au nucléaire, dont le coût n’a pas augmenté.

Mais un enchaînement malheureux va transformer cette crise du gaz en catastrophe électrique française. EDF doit mettre à l’arrêt une partie de ses réacteurs pour cause de corrosion, la sécheresse historique réduit la production hydroélectrique, et la production nationale tombe à son plus bas niveau depuis trente ans. La France, exportateur historique, doit importer de l’électricité au prix fort.

C’est dans ce contexte que le dispositif de l’Arenh (accès régulé à l’électricité nucléaire historique) atteint son paroxysme d’absurdité. EDF est contraint de vendre environ 25 % de sa production nucléaire à ses concurrents à 42 euros le mégawattheure, alors même qu’il doit acheter de l’électricité sur le marché à 300, 400, voire 600 euros pour compenser son déficit de production. Résultat : EDF frôle l’asphyxie financière, l’État doit débourser 9 milliards d’euros pour racheter les parts des actionnaires, et le bouclier tarifaire coûte 72 milliards d’euros aux contribuables.

La réforme de 2026 : une usine à gaz dans l’usine à gaz

Face à des dysfonctionnements devenus flagrants, le gouvernement français a célébré une réforme du mécanisme, applicable depuis le 1er janvier 2026 sous le nom de « versement nucléaire universel » (VNU). Bruno Le Maire, alors ministre de l’Économie, affirmait avec emphase que la France avait « déconnecté le prix de l’électricité du prix du gaz » et « repris le contrôle ».

La réalité est plus modeste. Le VNU supprime certes l’obligation pour EDF de revendre sa production à 42 euros le mégawattheure, mais il ne remet en cause ni le marché européen ni la tarification au coût marginal. EDF peut désormais vendre au prix du marché, mais dès que celui-ci dépasse 78 euros le mégawattheure, l’État prélève 50 % des revenus excédentaires, et 90 % au-delà de 110 euros. En théorie, cette taxe doit être redistribuée aux consommateurs. En pratique, la Cour des comptes relevait dans un rapport de septembre 2025 que le dispositif « n’apporte pas de prévisibilité sur les niveaux de revenus que EDF pourra tirer du parc nucléaire existant sur ces 15 prochaines années ».

Autrement dit, EDF reste soumis à la volatilité des prix de marché, incapable de sécuriser ses investissements sur le long terme, tandis que le consommateur ne voit aucune garantie de baisse durable de sa facture. Comme le souligne l’invité :

Il faut que les Français payent le prix de l’électricité décarbonée à son coût de production, et non le coût du mégawattheure d’électricité décarbonée produit par nos centrales nucléaires sur le prix du gaz. C’est aberrant du point de vue économique. C’est aberrant du point de vue écologique.

Vidéo de PRAXIS

Sortir du coût marginal : une voie étroite mais possible

L’alternative existe. Elle consiste à restaurer un système public dans lequel EDF détiendrait l’ensemble des moyens de production et facturerait les consommateurs sur la base du coût moyen réel de production, en intégrant les recettes des importations et des exportations. Contrairement à ce que prétendent les défenseurs du statu quo, une telle architecture ne suppose pas de couper les interconnexions avec nos voisins européens. Les premières interconnexions entre la France, l’Allemagne et la Suisse remontent à 1967, bien avant l’existence du marché européen de l’électricité. Aujourd’hui, la France importe de l’électricité environ 40 jours par an ; ces échanges de solidarité peuvent parfaitement subsister dans un cadre d’import-export régulé, sans que les traders ne dictent le prix de l’électricité des Français.

La difficulté est avant tout juridique et politique : une telle refonte imposerait de désobéir aux traités européens ou de les renégocier en profondeur. Mais c’est précisément là que se joue la souveraineté énergétique du pays. Tant que la tarification au coût marginal restera la règle, la facture d’électricité française demeurera structurellement déconnectée de ses coûts réels, et le contribuable continuera de payer le prix de l’idéologie du marché.

Quand le gaz russe à 8,5 fois le prix américain plombe l’industrie

Ce mécanisme de tarification au coût marginal ne fonctionne pas en vase clos : il s’articule avec une autre contrainte imposée au niveau européen, le blocus sur le gaz russe. Philippe Murer, cofondateur du mouvement politique citoyen MPC, le chiffre sans détour : le prix de marché du gaz en Europe atteint aujourd’hui 8,5 fois celui pratiqué aux États-Unis. Un écart qui n’est pas conjoncturel mais structurel, entretenu par l’obligation faite aux États membres de réduire au minimum leurs achats de gaz russe.

Les conséquences remontent directement dans les factures d’électricité. La France produit son électricité à environ 6 centimes le kilowattheure. Elle aurait dû, selon Mer, la vendre autour de 10 centimes. Elle la facture en réalité 20 centimes aux ménages, soit un prix final plus de trois fois supérieur au coût de production. L’écart s’explique précisément par ce que cet article décrit : la règle du coût marginal impose d’aligner le prix de marché sur la source la plus chère, c’est-à-dire les centrales qui brûlent ce gaz devenu hors de prix.

« On se retrouve avec une électricité qui vaut 20 centimes d’euros par kilowattheure pour les Français, alors qu’elle est produite à 6 et qu’elle devrait être vendue à 10 centimes. »

Philippe Murer (Ligne Droite • La matinale de Radio Courtoisie)

L’addition des deux mécanismes, coût marginal et renchérissement du gaz par décision politique, produit ainsi un effet de ciseau qui pèse simultanément sur les ménages et sur l’industrie européenne, dont la compétitivité s’érode face à des concurrents alimentés en énergie à des tarifs sans commune mesure.

Gaz américain : la guerre en Ukraine, accélérateur d’une dépendance coûteuse

À ce mécanisme de tarification s’ajoute un facteur aggravant peu discuté : la destruction des infrastructures de transport du gaz russe vers l’Europe a modifié durablement la structure des approvisionnements français. Depuis que les gazoducs qui acheminaient le gaz russe vers le continent ont cessé de fonctionner, la France et ses voisins sont contraints de s’approvisionner sur d’autres marchés, principalement auprès des États-Unis sous forme de gaz naturel liquéfié.

L’avocat et candidat déclaré Juan Branco résume le mécanisme dans des termes directs :

« On achète beaucoup plus cher le gaz qu’on achetait avant. Pourquoi ? Parce que les Ukrainiens ont détruit les pipelines qui nous amenaient le gaz depuis la Russie. Mais à qui est-ce qu’on achète le reste ? Aux États-Unis. »

Juan Branco (Thinkerview)

Il prolonge l’analyse en soulignant la dimension géoéconomique de cette bascule : les États-Unis se trouveraient ainsi en position de tirer un double avantage de la situation, en vendant leur gaz liquéfié avec une prime substantielle à des acheteurs européens qui n’ont plus guère d’alternative à court terme.

Le résultat est mécanique : dans un marché européen de l’électricité où le prix se fixe sur le coût du gaz, un renchérissement des importations de gaz se répercute immédiatement sur la facture d’électricité, y compris pour un pays comme la France dont la production est majoritairement nucléaire. Les ménages et les entreprises paient ainsi, indirectement, une recomposition des flux énergétiques mondiaux à laquelle ils n’ont pas été associés.

La France a-t-elle bradé son avantage nucléaire ?

Ce mécanisme de tarification au coût marginal prend une dimension particulièrement concrète quand on examine la trajectoire des choix politiques français. Philippe de Villiers, sur CNews, a formulé une critique directe : selon lui, la France a accepté des règles de marché de l’électricité structurellement favorables à l’Allemagne, au prix de concessions répétées dans le cadre franco-allemand.

« On a fait le marché de l’électricité qui nous défavorise pour faire plaisir aux Allemands. »

Philippe de Villiers

L’argument mérite d’être précisé. La France dispose du parc nucléaire le plus important d’Europe en proportion de sa production, avec un coût de production historiquement très bas. Pourtant, le mécanisme d’indexation sur le coût marginal, c’est-à-dire sur la centrale la plus chère appelée pour équilibrer le réseau, efface cet avantage compétitif. Quand le gaz devient rare et cher, comme entre 2021 et 2023, l’électricité nucléaire française est vendue aux prix du gaz allemand, non à son coût réel de production.

Le résultat est paradoxal : la France exporte de l’électricité décarbonée à des prix gonflés par une ressource qu’elle utilise peu, tandis que ses consommateurs et ses industriels subissent les mêmes hausses que leurs voisins moins bien dotés en capacité pilotable bas-carbone. Ce que de Villiers désigne comme une concession politique, les économistes le lisent comme une conséquence mécanique d’un marché unifié qui mutualise les coûts de production à la hausse, mais pas à la baisse.

Nordstream fermé, GNL américain : un choix politique, pas une fatalité

Ce surcoût énergétique ne tombe pas du ciel. Lors des Assises de la souveraineté d’Arras, Juan Branco a rappelé explicitement que la France paie aujourd’hui son gaz importé nettement plus cher depuis l’arrêt du gazoduc Nordstream, qui alimentait l’Europe depuis la Russie à des tarifs bien inférieurs à ceux du gaz naturel liquéfié (GNL) acheminé par méthaniers depuis les États-Unis.

« On paye par exemple aujourd’hui le gaz qu’on importe en France beaucoup plus cher parce qu’on importe le liquéfié des États-Unis, là où avant on avait Nordstream qui nous permettait de nous fournir. »

Juan Branco (chaîne Florian Philippot)

Le point central de cette lecture est d’ordre géostratégique : ce basculement vers le GNL américain résulte de décisions d’alliance et non d’une contrainte technique ou commerciale inévitable. En d’autres termes, les choix diplomatiques et militaires de la France, notamment son maintien dans le commandement intégré de l’OTAN, ont des répercussions directes et mesurables sur la facture énergétique des ménages et des entreprises. Le mécanisme de tarification au coût marginal, détaillé dans cet article, amplifie encore cet effet : dès lors que la ressource de substitution est structurellement plus chère, c’est l’ensemble du prix de l’électricité qui en subit les conséquences, bien au-delà du seul marché gazier.

Ce qu’il faut retenir

La tarification au coût marginal, imposée par le marché européen, fait du gaz la variable déterminante du prix de l’électricité en France, alors que le nucléaire assure l’essentiel de notre production à un coût bien inférieur. Ce mécanisme a ruiné EDF, coûté 72 milliards d’euros aux contribuables lors de la crise de 2022, et la réforme de 2026 n’en modifie pas le principe fondamental. Restaurer un prix basé sur le coût réel de production suppose une bataille politique avec l’Union européenne, mais c’est la condition pour que la France reprenne la main sur son énergie.

Vidéo « EDF, régulation européenne et marchés de l’énergie » de PRAXIS – Reprendre le pouvoir

Cet article vous a-t-il été utile ?

Qu’est-ce qui n’allait pas ? (facultatif)

Signaler une erreur

Merci, c’est noté.