Et si le problème ne venait pas des élus, mais de l’élection elle-même ? C’est la thèse que défend Étienne Chouard, professeur d’économie et figure du mouvement constituant populaire, dans un entretien accordé au Monde Moderne le 23 juillet 2026. Selon lui, le tirage au sort représenterait une alternative crédible à un système électif qu’il juge structurellement défaillant.
Pourquoi le tirage au sort politique est-il présenté comme une alternative à l’élection démocratique ?
Pour Étienne Chouard, le tirage au sort est la seule procédure qui inverse les effets pervers de l’élection sur plusieurs plans décisifs :
- Rotation des charges : là où l’élection produit des carrières politiques, le tirage au sort empêche la professionnalisation.
- Fin des logiques partisanes : si les représentants sont tirés au sort, « ça ne sert à rien de faire des partis », puisque la désignation ne dépend plus des volontés.
- Pacification sociale : le tiré au sort ne peut tirer ni fierté de sa sélection ni rancune de son absence, car aucune n’est liée au mérite.
- Lutte contre la dérive oligarchique : le passage par l’élection favorise ceux qui ont les moyens d’aider, donc les plus riches.
L’exemple athénien : deux siècles de démocratie effective
Chouard s’appuie sur l’expérience de la cité athénienne, qu’il décrit comme « une vraie démocratie ». Le fonctionnement qu’il rappelle mérite attention : les Athéniens ne votaient pas pour des candidats, mais votaient les lois directement, après que des citoyens tirés au sort leur avaient préparé les textes. Les tirés au sort se disputaient entre eux, puis présentaient à l’assemblée populaire l’ecclésia les arguments pour et contre chaque loi.
« Pendant 200 ans, il n’y a que les riches qui payaient les impôts à Athènes. Les pauvres ne payaient pas d’impôts. […] C’étaient des pauvres qui gouvernaient, c’étaient des pauvres qui votaient les lois. »
Étienne Chouard (Le Monde Moderne)
Ce précédent historique, souvent écarté au motif de la taille des cités ou de l’esclavage, constitue pour Chouard une source de « germes démocratiques » transposables aujourd’hui, notamment grâce aux technologies de communication modernes.
L’élection : une procédure qui porte les pires au pouvoir
L’argument central de l’invité repose sur une tension anthropologique. Il cite Platon : « Le pire fléau qui puisse arriver à une cité, c’est de donner le pouvoir à ceux qui le veulent. » Or l’élection, par nature, attire ceux qui désirent commander. À l’inverse, le tirage au sort permettrait de confier des responsabilités à des personnes qui n’ont pas brigué le poste.
« La procédure qui permet la rotation des charges, c’est le tirage au sort. La procédure qui interdit la rotation des charges, c’est l’élection. »
Étienne Chouard (Le Monde Moderne)
Il ajoute que les partis divisent artificiellement la population : les électeurs d’une formation et d’une autre partagent pourtant, sur la retraite ou le niveau de vie, des intérêts communs que le clivage partisan masque.
L’objection de la compétence : un faux débat ?
À l’objection classique selon laquelle des citoyens tirés au sort manqueraient de compétence technique, Chouard répond en retournant la question : les élus actuels sont-ils compétents ? Il pointe l’écart entre les promesses et les bilans, et rappelle que la technicité des dossiers n’est pas une prérogative des élus. Dans le modèle qu’il décrit, les représentants ne décident pas seuls : ils préparent les lois, puis les présentent au peuple, qui tranche.
La compétence ne s’acquiert pas par une campagne électorale, mais par l’information et le débat. Reste la question de l’échelle : comment passer d’une cité de quelques milliers de citoyens à un État moderne ? Chouard propose une fédération de communes libres, s’inspirant de penseurs comme Proudhon, où la souveraineté partirait du bas, chaque échelon gardant le contrôle de ses représentants.
Ce qu’il faut retenir
Le tirage au sort n’est pas une fantaisie historique : il a fonctionné à Athènes pendant deux siècles et revient dans le débat comme réponse possible à la crise de la représentation. Qu’on y adhère ou non, la thèse d’Étienne Chouard pose une question difficile à écarter : si l’élection aboutit à une oligarchie, qu’est-ce qui interdit d’imaginer une autre procédure ?
Le Souv, pour une France qui s’appartient.
Vidéo « Étienne Chouard sur le pouvoir législatif et sa concentration » de Le Monde Moderne
Pour aller plus loin
- Les droits de l’homme, Thomas Paine
- Du contrat social ou Principes du droit politique, Jean-Jacques Rousseau
- Du principe fédératif et de la nécessité de reconstituer le parti de la Révolution (1863), Pierre-Joseph Proudhon
- Pirates de tous les pays : l’âge d’or de la piraterie atlantique (1716-1726), Marcus Rediker
- Écrire nous-mêmes la Constitution : exercices d’entraînement pour préparer un processus constituant populaire, Étienne Chouard
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