En février 2005, trois mois avant le référendum sur le traité établissant une Constitution pour l’Europe, les premiers sondages plaçaient le « oui » à 66 %. Le 29 mai, les Français ont pourtant rejeté le texte à 54,6 %. Cet écart de plus de vingt points entre intention de vote mesurée et résultat final demeure l’un des retournements les plus spectaculaires de l’histoire électorale française récente. Il interroge directement ce que produit une campagne référendaire quand elle porte sur une question stratégique engageant la souveraineté nationale.
Pourquoi le référendum de 2005 a-t-il été gagné par le « non » malgré des sondages favorables au oui ?
Le retournement de 2005 s’explique par trois dynamiques principales, telles que les rappelle l’invité d’un entretien consacré au référendum islandais de 2026 :
- L’effet de campagne : le débat référendaire a contraint les arguments à porter sur le fond du texte, pas sur des postures partisanes.
- La force des arguments juridiques : des textes exigeants, comme celui du professeur Étienne Chouard, ont armé des électeurs que l’on disait éloignés de ces questions.
- La sous-estimation de l’intelligence collective : le « non » s’est construit par la délibération publique, malgré une propagande médiatique massive en faveur du traité.
Le référendum, une élection qui oblige à devenir adulte
L’invité insiste sur une dimension souvent négligée : le référendum ne se déroule pas comme une élection de candidats. Là où une présidentielle tend à se réduire à des oppositions de personnes et de partis, le référendum impose deux camps sur une question unique. Il force les défenseurs de chaque option à argumenter sur le contenu, pas sur l’étiquette.
L’exemple de 2005 est à cet égard frappant. Sur les plateaux de télévision, des figures politiques que tout opposait par ailleurs choisissaient de ne pas s’attaquer personnellement, pour concentrer le débat sur le texte. L’invité y voit la marque d’une élection plus exigeante : l’électeur est invité à se forger un avis argumenté sur une question stratégique, non à choisir une écurie.
« Le référendum, ce sont les élections les plus intelligentes, parce que vous êtes obligé de vous emparer du débat de fond. »
Idriss Aberkane
Cette exigence explique, selon lui, la réticence durable des responsables européistes à recourir à ce type de consultation. Le débat référendaire crée de l’intelligence collective, et c’est précisément ce que le système européen redoute.
Un contexte médiatique pourtant très défavorable au « non »
Le basculement de 2005 s’est produit dans un environnement médiatique largement acquis au « oui ». L’invité le rappelle : à l’époque, on parlait de « propagandom », tant la couverture était massivement orientée. Les blogs existaient à peine, les réseaux sociaux n’existaient pas. Les partisans du « non » disposaient de canaux de diffusion infinitésimaux face aux grands médias.
Et pourtant, le « non » l’a emporté. Pas par accident, mais par accumulation d’arguments, de textes, de réunions publiques. L’invité cite le cas d’Étienne Chouard, professeur d’informatique dont le texte de démonstration juridique a circulé bien au-delà des cercles militants. Il évoque aussi sa propre expérience d’étudiant militant, frappé de voir une standardiste intérimaire d’une vingtaine d’années plongée dans cette lecture exigeante.
« Je m’étais dit : misons sur l’intelligence des gens. Voilà, et c’est pour ça qu’ils ne veulent surtout plus de référendum. »
Idriss Aberkane
Un score de 54,6 % n’a rien d’une victoire étriquée
L’invité balaie l’argument selon lequel le « non » de 2005 aurait été une victoire courte. Il rappelle que les référendums d’autodétermination ou de rejet d’un traité européen se gagnent rarement sur des écarts massifs. La Norvège a dit deux fois non à l’Europe, en 1972 et 1994, avec des scores comparables : 52 à 53 %. Le résultat français de 54,6 % s’inscrit dans cette norme.
Il faut surtout le mesurer à l’aune du point de départ : 66 % pour le « oui » trois mois plus tôt. Ce n’est pas un match qui se joue à un ou deux points près, c’est un renversement de vingt points dans un contexte médiatique hostile. L’invité y voit la preuve que le peuple français n’a rien perdu de sa dimension politique, pour peu qu’on lui pose une vraie question.
Et aujourd’hui ?
L’invité établit un parallèle direct avec la situation actuelle. Un sondage récent indiquerait que les Français voteraient aujourd’hui pour la sortie de l’Union européenne, à 54 %, sans même qu’une campagne ait commencé. Or, rappelle-t-il, la question posée en 2005 n’était pas la sortie : il s’agissait d’adopter ou non un nouveau traité. Dire aujourd’hui « oui » à une sortie avant campagne, c’est partir d’un socle plus radical encore.
Le référendum islandais de 2026, avec sa participation de 82 % et son rejet du processus d’adhésion, lui paraît confirmer la vitalité de cette forme démocratique. Les peuples ne sont pas dépolitisés : ils sont privés d’occasions de se prononcer sur le fond. Les responsables qui redoutent ces consultations ne redoutent pas l’ignorance du peuple, mais son intelligence.
Ce qu’il faut retenir
Le référendum de 2005 est la démonstration qu’une campagne sur le fond peut retourner une opinion mesurée à 66 % en faveur du camp adverse. Le débat a armé les électeurs, malgré un environnement médiatique massivement favorable au « oui ». Près de vingt ans plus tard, la leçon reste entière : poser une vraie question souveraine au peuple, c’est rouvrir un espace de délibération que la politique partisane a abandonné. Le Souv, pour une France qui s’appartient.
Pour aller plus loin
- Le Grand Échiquier, Zbigniew Brzeziński (Hachette Littératures)
- Jérôme Ravenet: Souveraineté à la chinoise, Jérôme Ravenet
- Jérôme Ravenet: Histoire de la Souveraineté, Jérôme Ravenet
- Contribution à l’étude de l’élargissement de la notion de menace contre la paix, le cas de la qualification d’une crise sanitaire par le conseil de sécurité des Nations Unies
- Que devons-nous à la France ?
- La souveraineté dans la pensée bourgeoise de Jean Bodin à Jacques Maritain
Cet article vous a-t-il été utile ?
Qu’est-ce qui n’allait pas ? (facultatif)
Merci, c’est noté.
