La question de l’antisémitisme dans une partie de la gauche française n’est plus un tabou discret : elle s’est installée au cœur des controverses publiques, au point de fracturer durablement le camp progressiste. Michel Onfray, qui se réclame d’une gauche libertaire, vient d’en livrer une lecture tranchée dans un entretien publié le 21 mai 2026, affirmant que le combat qui était le sien en 2002 contre Jean-Marie Le Pen se mène désormais, à fronts renversés, à l’intérieur même de son ancien camp.

Qu’est-ce que le débat sur l’antisémitisme à gauche révèle de la recomposition politique française ?

Pour Michel Onfray, le débat ne porte pas sur une simple dérive rhétorique : il traduit un renversement historique. Il rappelle avoir créé son université populaire en 2002 précisément pour lutter contre les idées antisémites portées alors par Jean-Marie Le Pen. Aujourd’hui, dit-il, « l’antisémitisme, il est chez Mélenchon, j’y peux rien ». Le philosophe cite un colloque tenu au Collège de France, qu’il juge « honteux », et dans lequel les juifs auraient été présentés comme des « futuristicides », c’est-à-dire comme des destructeurs du futur. C’est ce type de propos, au sein d’institutions prestigieuses, qui nourrit selon lui un débat longtemps différé.

Un glissement documenté plutôt qu’un procès d’intention

La démonstration d’Onfray s’appuie moins sur des sous-entendus que sur des faits qu’il juge vérifiables. Il évoque un colloque précis, tenu au Collège de France, dont il condamne la teneur. Il cite également les alliances électorales et les rapprochements entre la France insoumise, une partie des socialistes, Raphaël Glucksmann et certains Républicains, qu’il décrit comme une convergence aboutissant à « voter pour l’antisémitisme ». Pour lui, l’antisionisme tel qu’il est pratiqué dans ces espaces politiques fonctionnerait comme un substitut, un déplacement du discours antisémite classique vers une forme acceptable dans le débat médiatique.

L’intéressé insiste sur un point : il ne s’agit pas d’une évolution tardive de sa part. Il renvoie à ses écrits, notamment à son « traité de théologie », dans lequel il dit s’opposer aux religions en tant qu’athée, et à un long réquisitoire de 80 000 signes publié dans Front Populaire contre Jean-Marie Le Pen. « Celui qui a écrit le traité de théologie, c’est le même que celui qui a écrit Théorie de Jésus », rappelle-t-il, soulignant une cohérence qu’il oppose aux accusations de virage idéologique.

« Je suis resté athée. Je n’ai pas bougé non plus sur ce sujet-là. Je veux bien qu’on dise que j’ai changé de tout sur tout, mais je souhaiterais des preuves. »

Michel Onfray (Front Populaire)

La gauche face à son histoire : de Mitterrand à Mélenchon

Le débat dépasse largement la seule France insoumise. Onfray replace la question dans une trajectoire historique plus longue. Il affirme que c’est en mars 1983, au moment du tournant de la rigueur imposé par François Mitterrand, qu’une partie de la gauche aurait commencé à abandonner les classes populaires. Sur le terrain de l’antisémitisme, il rappelle que Mitterrand lui-même, qu’il décrit comme ayant été maréchaliste, vichyste et décoré de la Francisque, aurait tenu des propos antisémites lors de son dernier déjeuner à l’Élysée, en compagnie d’Éric Zemmour, sans que cela ne suscite de réaction durable. « Ça ne pose aucun problème », constate-t-il amèrement.

Cette lecture, c’est la sienne : celle d’une gauche qui a « réussi à taire son antisémitisme » pendant des décennies, et qui le verrait resurgir aujourd’hui sous des formes renouvelées. Il ne s’agit pas, précise-t-il, de dédouaner l’extrême droite historique, dont il dit avoir lu les mémoires de Jean-Marie Le Pen et condamné les éloges de Vichy, de Pétain et de l’Algérie française. Mais le champ de bataille, selon lui, s’est déplacé.

Un débat piégé par les accusations de « changement de camp »

L’un des aspects les plus fragiles de ce débat, c’est la facilité avec laquelle il se referme sur des procès d’intention. Michel Onfray, régulièrement accusé d’avoir « viré à l’extrême droite », répond par un appel à la preuve. Il invite ses détracteurs à utiliser les archives de l’INA, un service public, pour démontrer ses contradictions sur trente ans d’écriture, plutôt que de citer des phrases isolées et décontextualisées. Lui-même admet avoir écrit 150 livres, dans lesquels on peut toujours trouver une contradiction apparente.

Le philosophe fait remarquer que ce sont souvent les mêmes personnes qui trouvaient normal qu’il soit tenu à l’écart du service public, blacklisté de France Inter ou de France Culture, qui s’offusquent aujourd’hui de le voir s’exprimer ailleurs. « Je rappelle juste que je suis interdit de service public pendant dix ans, on ne m’invite pas, et ça va très bien à des gens qui trouvent ça tout à fait normal. Et puis après, quand je vais sur CNews, on dit : vous êtes devenu fasciste. » La polémique sur l’antisémitisme à gauche sert aussi, selon lui, à disqualifier ceux qui refusent les assignations partisanes.

Ce qu’il faut retenir

Le débat sur l’antisémitisme à gauche ne peut pas se réduire à un combat de personnes, pas plus qu’à une simple stratégie politique. Il pose une question de fond : que devient une gauche qui ne veut plus assumer son histoire, ni ses contradictions ? Là où la lutte de 2002 contre Jean-Marie Le Pen faisait consensus, celle d’aujourd’hui divise, parce qu’elle appelle à la nuance et à la preuve, deux exigences que la chaleur du débat public a tendance à consumer.

Le Souv, pour une France qui s’appartient.

Vidéo « Michel Onfray commente la situation politique de Macron » de Front Populaire

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