Il existe un fil souterrain dans la pensée critique française qui, de Georges Bernanos à Jean-Claude Michéa, alerte sur une menace bien plus insidieuse que la tyrannie classique : le gouvernement des spécialistes. Invité du Cercle Aristote le 26 février 2026 pour présenter son ouvrage Déclin et renouveau : comment les Français se relèveront, Nikola Mirkovic mobilise ces deux penseurs pour éclairer la crise de souveraineté que traverse la France contemporaine. Une crise où le peuple, dépossédé de sa capacité à décider, se voit administré comme un objet par une classe technocratique qui ne lui veut aucun bien.
Bernanos, Michéa et la défiance envers le « monde des spécialistes » : que dénoncent-ils exactement ?
Nikola Mirkovic établit une généalogie intellectuelle qui mérite d’être restituée avec précision. Dans La France contre les robots, Bernanos décrit un système froid et technocratique, délibérément rendu trop complexe pour que le citoyen ordinaire puisse le comprendre. Ce diagnostic, Mirkovic le prolonge avec l’apport de Jean-Claude Michéa, qui théorise l’avènement d’un « monde des spécialistes » et des techniciens persuadés que le reste de la population n’a pas à se mêler de politique.
« Bernanos nous prévient aussi dans La France contre les robots, il nous explique ce système froid technocratique, trop compliqué à comprendre. On arrive dans le monde des spécialistes, des techniciens que Michéa a développé par la suite. »
Nikola Mirkovic (Cercle Aristote – Pierre-Yves Rougeyron)
La convergence est frappante. Bernanos, dès l’immédiat après-guerre, pressent que la technique n’est pas neutre : elle devient un instrument de domination quand elle se soustrait au débat démocratique. Michéa, un demi-siècle plus tard, constate que cette prédiction s’est réalisée. Partout, l’expertise est brandie comme un argument d’autorité pour écarter le peuple des décisions qui le concernent. La politique se mue en administration, le citoyen en usager, la délibération collective en gestion experte.
Tocqueville et Bernanos : deux prophètes de la dépossession démocratique
Mirkovic ne se contente pas de citer Bernanos. Il remonte une filiation plus ancienne encore, celle d’Alexis de Tocqueville qui, dans De la démocratie en Amérique, annonçait une forme nouvelle de despotisme. Un despotisme qui ne serait pas la tyrannie brutale d’un homme, mais une tutelle douce et dégradante où les hommes, absorbés par des « vulgaires plaisirs », n’auraient plus ni patrie ni voisins, seulement quelques amis et proches.
« Tocqueville nous met en garde contre une nouvelle forme de despotisme. Il voit une société où les hommes n’auront quasiment plus d’autres liens avec leurs voisins, plus de patrie. Ils tourneront autour d’eux-mêmes à la recherche de vulgaires plaisirs. Et au-dessus, un pouvoir qui fera tout pour entretenir la population dans une jeunesse artificielle. »
Nikola Mirkovic (Cercle Aristote – Pierre-Yves Rougeyron)
Ce que décrit Tocqueville, c’est l’infantilisation programmée du citoyen. On l’occupe, on l’anime, on le divertit, et de temps à autre, on le sort de sa léthargie pour qu’il choisisse un nouveau maître avant de le replonger dans son état de minorité politique. Bernanos actualise cette intuition à l’âge de la technique : le robot n’est pas seulement la machine, c’est l’homme lui-même réduit à n’être qu’un rouage, un vase, un cactus, comme le formule l’interviewer avec une ironie cinglante.
Bruxelles et l’État administratif : la mécanique du dessaisissement
Cette critique du gouvernement des experts n’est pas une spéculation théorique. Elle trouve son aboutissement le plus concret dans la construction européenne telle qu’elle s’est imposée aux peuples. Mirkovic le rappelle : on compte aujourd’hui en France 400 000 textes normatifs et 11 000 lois, auxquels s’ajoute l’empilement des directives bruxelloises. Face à cet État devenu « monstre froid », l’individu est seul, sans contrepouvoir véritable.
La décentralisation à la française illustre cette perversion de la subsidiarité. On a supprimé un million de fonctionnaires d’État (policiers, médecins, infirmières, professeurs) pour créer un million de délégués en conseils régionaux et une sous-élite coloniale, les administrateurs territoriaux formés dans les instituts régionaux d’administration. Le maire, seule figure politique que les Français continuent d’aimer, est paradoxalement celui que la décentralisation a le plus affaibli, noyé sous les communautés de communes. La décision publique n’est ni plus proche ni plus efficace, elle est simplement plus opaque.
Ce qui relie Bernanos, Michéa et la critique souverainiste de Bruxelles, c’est l’idée que le « monde des spécialistes » a intérêt à entretenir la division du peuple. Divisé sur des couleurs politiques, sur des questions religieuses, sur des sujets de société, le peuple ne peut plus faire front commun. La classe dominante, pour reprendre les termes de l’échange, profite des richesses du travail des uns et des autres précisément parce que la discorde est permanente. Diviser pour régner, c’est le plus vieux principe de domination, mais la technocratie lui donne une forme moderne : on ne réprime plus, on administre ; on n’interdit plus, on norme ; on ne gouverne plus, on gère.
Ce qu’il faut retenir
Le diagnostic que Nikola Mirkovic tire de la lecture croisée de Bernanos et Michéa est sans appel : la renaissance française ne pourra pas se faire par un simple changement de gouvernants si le peuple ne se réapproprie pas d’abord sa capacité à décider. Tant que les citoyens resteront des consommateurs de politique, tant qu’ils ne s’impliqueront pas dans les corps intermédiaires, dans la vie de la cité, dans leur rue et leur quartier, le gouvernement des techniciens continuera d’administrer leur défaite. La liberté, comme le rappelait Thucydide, se défend : elle exige du courage, pas seulement des bulletins de vote.
*D’après un entretien de Nikola Mirkovic sur Cercle Aristote – Pierre-Yves Rougeyron*
Pour aller plus loin
- Déclin et renouveau. Comment les Français se relèveront ?, Nicolas Mirkovic (Éditions des Syrtes)
- L’Enracinement, Simone Weil
- La France contre les robots, Georges Bernanos
- De la démocratie en Amérique, Alexis de Tocqueville
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