Charles Péguy occupe dans la pensée française une place qu’aucun autre n’a pu reprendre après lui. Socialiste dreyfusard avant d’être catholique républicain, anticlérical mais ami des curés, militant ouvrier qui détestait le marxisme, patriote intransigeant qui haissait le boulangisme : il refuse pratiquement toutes les cases dans lesquelles son époque essaie de le ranger, et c’est pour ça qu’il reste lisible.
Né en 1873 à Orléans dans une famille de très petite condition (sa mère rempaille des chaises), il entre à l’École normale supérieure et interrompt son agrégation pour fonder en 1900 les Cahiers de la Quinzaine, revue de combat qu’il dirigera quatorze ans dans une indigence quasi intégrale. Il s’y bat pour la réhabilitation de Dreyfus, contre la « politique » qui dévoie la « mystique » républicaine, contre l’argent qui corrompt jusqu’aux instituteurs, contre l’embourgeoisement du socialisme jaurésien. Il meurt sous-lieutenant à Villeroy le 5 septembre 1914, lors de la bataille de la Marne, tué d’une balle au front en menant ses hommes à l’assaut.
Son apport au souverainisme passe par trois textes principaux. Notre patrie (1905) redécouvre la France charnelle après avoir cru un temps que la révolution sociale tiendrait lieu de tout. Notre jeunesse (1910) théorise la distinction entre la mystique fondatrice d’une cause et la politique qui en vit. L’Argent (1913) anticipe les analyses qu’on entend aujourd’hui sur la disqualification du travail réel au profit de la rente financière. Sa langue, scandeuse et répétitive, est devenue un objet littéraire à part entière.
Pour Le Souv, Péguy est le modèle d’un patriotisme qui n’a pas peur de la République et d’une République qui n’a pas peur de la patrie. Sa formule sur « la peur de ne pas paraître assez avancé » a quelque chose d’étrangement contemporain. Il est aussi, par sa mort sous l’uniforme, l’image même de l’engagement qui ne s’épargne pas.
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