Colbert est l’homme qui a fait entrer la souveraineté dans l’économie. Avant lui, l’État perçoit l’impôt et battait monnaie. Avec lui, l’État fabrique. Manufactures royales, marine de commerce, comptoirs coloniaux, monopoles d’État, codification du commerce, fondation des Académies : sur vingt-deux ans aux finances du Roi-Soleil, il construit la première politique industrielle nationale du monde moderne. Le mot « colbertisme » désigne encore aujourd’hui ce que tout pays civilisé redevient quand il sort de la naïveté libre-échangiste.
Fils de marchand drapier remérois, il monte par les bureaux. Commis de Le Tellier, intendant privé de Mazarin, il hérite à la mort de ce dernier d’un système économique en faillite, dévoyé par Fouquet. La chute du Surintendant en 1661 lui ouvre la place : il devient contrôleur général des finances en 1665, puis cumule les secrétariats d’État de la Maison du roi, de la Marine et du Commerce. Il réorganise les comptes du royaume, multiplie par trois les recettes, finance Versailles et les guerres de Louis XIV, et meurt en 1683, épuisé.
Sa doctrine, qu’il n’a jamais formalisée mais qu’on lit dans ses Lettres, instructions et mémoires, repose sur quelques axiomes simples : la richesse d’un pays se mesure à ses excédents commerciaux ; l’industrie nationale doit être protégée par les droits de douane ; la marine est l’autre nom de l’indépendance ; l’État doit créer les conditions de production que le marché ne sait pas faire émerger seul. La pensée économique anglo-saxonne dominante a détestabilisé cet héritage pendant deux siècles. La réalité industrielle de la Chine, de la Corée du Sud et de l’Allemagne contemporaine en signe le retour.
Pour qui pense la souveraineté économique, Colbert est la matrice. Filiales stratégiques nationalisées, achat public, protection des filières, contrôle des investissements étrangers : ce qu’on appelle aujourd’hui « autonomie stratégique » porte chez nous un autre nom, plus ancien et plus précis.
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