Talleyrand divise. Pour les uns, il est le modèle absolu du diplomate français, capable de sauver son pays vaincu au Congrès de Vienne en 1815 et de restaurer l’influence de la France en pleine débâcle. Pour les autres, il est le traître emblématique qui a servi tous les régimes (Ancien Régime, Révolution, Consulat, Empire, Restauration, Monarchie de Juillet) sans pitié ni hésitation. Les deux ont raison. C’est pourquoi son cas reste utile.
Né en 1754 dans une vieille famille noble, infirme à vie d’un pied bot, il est mis dans les ordres parce qu’il ne peut pas porter l’épée. Il devient évêque d’Autun à 35 ans, célèbre la messe à la fête de la Fédération en 1790, et propose la nationalisation des biens du clergé : trois actes qui le coupent définitivement de Rome. Il quitte les ordres, s’exile aux États-Unis pendant la Terreur, rentre au Directoire, devient ministre des Relations extérieures à 26 reprises sous tous les régimes successifs. Sa carrière dépasse en longueur celle de tous ses contemporains, et même en cynisme.
Ce qui en fait pour Le Souv une figure incontournable, c’est le Congrès de Vienne. En 1814-1815, alors que la France est militairement vaincue et politiquement disqualifiée par vingt ans de campagne napoléonienne, Talleyrand obtient son retour au rang de grande puissance européenne. Il joue les divisions entre Russes, Anglais, Autrichiens et Prussiens, invoque le principe de légitimité monarchique pour rendre la France indémontable, et préserve les frontières de 1792. Le tout au nom d’un roi (Louis XVIII) qu’il méprise. Une leçon durable : la souveraineté ne se confond pas avec la victoire militaire, et la diplomatie peut sauver ce que les armées ont perdu.
Le revers de la médaille reste étourdissant : Talleyrand a aussi été payé par chacune des cours étrangères à qui il prétendait négocier face. Modèle ambigu, donc, mais précieux : il rappelle que l’art de servir l’État n’est pas l’art de se rendre aimable, et que la réussite diplomatique ne juge ni la morale ni les intentions.
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