L’image a fait le tour des médias : des dizaines de milliers de migrants entrant dans Ceuta, pour la plupart à la nage le long des digues, sous le regard passif des forces de l’ordre marocaines. Ce qui a été présenté comme une crise migratoire spontanée relève en réalité d’un calcul diplomatique parfaitement maîtrisé. Les 30 et 31 juillet 2026, près de 60 000 personnes sont entrées dans cette enclave de 20 km² peuplée de 85 000 habitants, et 34 y ont perdu la vie. Rabat actionne un levier que d’autres, avant lui, ont déjà expérimenté avec succès.
Pourquoi le Maroc organise-t-il une pression migratoire sur Ceuta et Melilla ?
Le coup de pression migratoire exercé par le Maroc sur les enclaves espagnoles répond à trois objectifs stratégiques clairement identifiés par Pierre-Yves Rougeyron : obtenir la restitution des enclaves de Ceuta et Melilla, affirmées par Rabat comme territoires marocains ; s’inscrire dans une dynamique de puissance régionale après avoir sécurisé la reconnaissance internationale sur le Sahara occidental ; tester la capacité de réaction d’une Espagne politiquement affaiblie, gouvernée par Pedro Sanchez. La police marocaine a géré les convois, preuve qu’il ne s’agit pas d’un mouvement spontané mais d’une opération de déstabilisation calibrée.
« Ce n’était pas une tentative d’invasion, c’est un coup de pression et c’est pour ça d’ailleurs qu’une partie est déjà repartie. »
Pierre-Yves Rougeyron (GÉOPOLITIQUE PROFONDE)
Le discours du Trône prononcé par Mohammed VI quelques jours plus tôt avait posé le cadre. Selon Pierre-Yves Rougeyron, le Maroc ne cherche pas à racketter l’Europe comme peut le faire la Turquie d’Erdogan, mais à faire avancer ses revendications territoriales historiques. La méthode, elle, est comparable : utiliser les flux humains comme monnaie d’échange diplomatique.
Un levier comparable au modèle Erdogan, avec des objectifs différents
La Turquie a institutionnalisé l’arme migratoire depuis des années, négociant aides financières et concessions politiques européennes contre la rétention des populations migrantes sur son sol. Erdogan, souligne Pierre-Yves Rougeyron, « fait ses emplettes avec ça à intervalle régulier ». Mais la comparaison s’arrête aux moyens employés.
Le Maroc ne monnaye pas une aide financière ou un chantage à l’ouverture des vannes comme le fait Ankara. Rabat poursuit un objectif territorial explicite : la souveraineté sur Ceuta et Melilla. La signification politique est bien plus profonde qu’une transaction économique. Le royaume chérifien, fort de ses succès diplomatiques récents, notamment sur le dossier du Sahara, se perçoit désormais comme une puissance capable d’imposer son agenda à son voisin européen.
Pierre-Yves Rougeyron, qui a travaillé au Maroc, témoigne de cette transformation : « Moi j’étais témoin de l’éclosion de la puissance marocaine. Il y a des choses qu’ils acceptaient avant, qu’ils acceptent plus. » La faiblesse du gouvernement Sanchez, élu avec le soutien explicite de la diaspora marocaine, a probablement accentué la tentation de forcer le rapport de force.
Quelles conséquences pour l’Espagne et quel effet domino pour la France ?
L’Espagne est en première ligne. Mais la France, privée de souveraineté frontalière par son appartenance à l’Union européenne, subit directement les conséquences de toute porosité aux frontières espagnoles. La logique Schengen interdit de fermer les frontières avec Madrid. « Nous n’aurions pas l’Union européenne, nous fermerions nos frontières avec l’Espagne. Réglé », rappelle Pierre-Yves Rougeyron. L’absence de souveraineté nationale transforme un problème bilatéral hispano-marocain en crise française par ricochet.
« On vous maintient les fenêtres ouvertes et les migrants rentrent. »
Pierre-Yves Rougeyron (GÉOPOLITIQUE PROFONDE)
La réponse de Giorgia Meloni, qui propose d’exclure l’Espagne de Schengen, est jugée absurde par Pierre-Yves Rougeyron : c’est « comment au mieux nourrir mes tiques », une fuite en avant qui ne règle rien sur le fond. La droite européenne, RN compris, se contente selon lui de gérer les symptômes sans jamais s’attaquer aux causes : l’absence de frontières nationales et l’impuissance migratoire structurelle de l’Union.
L’épisode de Ceuta annonce surtout un problème stratégique majeur pour les décennies à venir. La frontière sud de l’Europe va connaître une pression migratoire croissante, liée à la transition démographique africaine. Pierre-Yves Rougeyron évoque une fenêtre de 30 ans durant laquelle plusieurs centaines de millions de personnes pourraient être amenées à se déplacer. Dans ce contexte, le rôle des États du Maghreb devient critique : seront-ils des partenaires contenant les flux ou des plateformes de transit les amplifiant ?
Une autre lecture : le détroit de Gibraltar plutôt que la migration
Une seconde interprétation de l’épisode circule, portée notamment par Laurent Ozon. Elle déplace entièrement le centre de gravité du dossier : ce qui se joue à Ceuta ne serait pas la migration, mais le contrôle du détroit de Gibraltar. Les eaux territoriales de sa rive nord sont aujourd’hui espagnoles. Obtenir Ceuta, puis Melilla, ouvrirait un second corridor par les eaux marocaines, au bénéfice de puissances qui ne veulent pas dépendre de Madrid. Dans cette lecture, la pression migratoire n’est que la phase de fragilisation destinée à forcer l’Espagne à céder.
« L’opération Ceuta et la contestation de la souveraineté espagnole constituent les phases de déstabilisation et fragilisation destinées à forcer à terme l’Espagne à céder Ceuta (et probablement Melilla). »
Laurent Ozon (X, 2 août 2026)
Écrite le 2 août, cette lecture reposait sur l’analyse de « plusieurs géopolitologues » que son auteur ne nommait pas. Elle a depuis reçu un début de documentation. La reconnaissance américaine de la souveraineté marocaine sur le Sahara occidental en décembre 2020, l’accord de défense israélo-marocain de novembre 2021, un rapport de la commission des appropriations de la Chambre des représentants décrivant au printemps 2026 Ceuta et Melilla comme situées en territoire marocain : autant de faits publics qui dessinent l’alignement décrit. Nous les reprenons en détail dans Sahara occidental : l’axe Washington-Rabat-Tel-Aviv qui fragilise l’Espagne.
La part d’interprétation demeure entière : rien n’établit une intention concertée de forcer Madrid à céder les enclaves. Deux constats tiennent en revanche. Le mécanisme a déjà servi, en mai 2021, quand Madrid avait accepté de soigner le dirigeant du Front Polisario et vu passer huit à dix mille personnes en quelques heures. Et le détroit de Gibraltar reste le seul passage maritime entre la façade atlantique française et les ports de Marseille et de Toulon, sur lequel la France n’exerce aucun contrôle. Que la souveraineté y change de main, quel qu’en soit le motif, la concerne directement. C’est l’angle mort d’un débat français entièrement absorbé par la question des flux.
Ce qu’il faut retenir
La crise de Ceuta n’est ni un accident ni une catastrophe humanitaire spontanée : c’est un acte diplomatique parfaitement intentionnel de la part du Maroc. La faiblesse structurelle de l’Union européenne en matière migratoire transforme chaque pression bilatérale en crise continentale. Pour la France, seule la récupération de sa souveraineté frontalière permettrait de ne plus subir les conséquences de conflits auxquels elle n’est pas partie.
Le Souv, pour une France qui s’appartient.
Vidéo « Ceuta: analyse géopolitique avec Pierre-Yves Rougeyron » de GÉOPOLITIQUE PROFONDE
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