Face à une Chine qui investit massivement dans la formation scientifique et technique, l’Europe découvre avec inquiétude l’ampleur du décrochage. Louis Gallois, ancien patron de la SNCF, d’Airbus et de Safran, dresse un tableau sans complaisance : la puissance industrielle chinoise ne doit rien au hasard. Elle repose sur un effort de formation colossal, une planification méthodique et des avantages compétitifs considérables.

Pourquoi la formation massive d’ingénieurs chinois change-t-elle la donne pour l’industrie européenne ?

La Chine forme aujourd’hui la moitié des ingénieurs de la planète, un choix stratégique qui irrigue l’ensemble de son appareil productif. Cette domination numérique s’accompagne de subventions étatiques quatre à huit fois supérieures à la moyenne des pays de l’OCDE, d’une planification quinquennale détaillée jusqu’au choix des secteurs prioritaires, et d’un renminbi sous-évalué de 20 à 40 % selon les instituts de conjoncture allemands. Louis Gallois observe que les instances dirigeantes du Parti communiste chinois comptent « une palanquée d’ingénieurs » sensibles aux enjeux industriels, là où la France peine à faire émerger des profils techniques dans ses fonctions politiques éminentes.

Un effort de formation sans équivalent

La comparaison est cruelle pour l’Europe. Louis Gallois s’inquiète de « l’effondrement du niveau des mathématiques » en France, discipline indispensable pour former chercheurs, innovateurs et techniciens. « Sans mathématiques, il n’y a pas de chercheur, il n’y a pas d’innovateur », rappelle-t-il, plaidant pour une revalorisation salariale des enseignants de la filière.

Le contraste est saisissant : pendant que la Chine produit des ingénieurs par centaines de milliers, la France voit ses lycées professionnels proposer « une foultitude de filières dont un certain nombre n’ont aucun débouché ». Les enseignants n’y sont pas suffisamment formés aux évolutions techniques, alors même que « les techniques évoluent sans arrêt ». Pour Louis Gallois, il faut passer le lycée professionnel à quatre ans, avec une année de stage en entreprise, et renforcer la formation continue des salariés pour ne pas « rater le virage » des nouvelles technologies.

« Ils forment la moitié des ingénieurs du monde. Eux, ils n’ont pas peur de former des scientifiques ou des techniciens. Ils les forment à tour de bras. »

Louis Gallois (Forces Françaises de l’Industrie)

La planification, arme industrielle chinoise

Au-delà de la formation, c’est la méthode chinoise qui impressionne. Louis Gallois décrit un système de planification qui, « dix ans à l’avance », avait anticipé la domination actuelle sur les énergies renouvelables et les batteries automobiles. Le nouveau plan quinquennal, qu’il a analysé dans le détail, révèle une précision dans le choix des thèmes prioritaires qui prouve que les dirigeants chinois « sont très pointus sur ce qu’ils doivent faire ».

Cette planification n’est pas reproductible en Europe, mais elle produit des effets concrets : des progrès « gigantesques » en matière de qualité, longtemps point faible chinois, et des surcapacités industrielles qui cherchent désormais des débouchés à l’extérieur. La demande intérieure chinoise, insuffisante, ne peut absorber cette production. Les États-Unis ferment leurs frontières. Reste l’Europe, devenue « une cible très importante ».

L’Allemagne, premier pays européen exposé

L’industrie allemande subit de plein fouet cette offensive. Louis Gallois rappelle qu’à la foire de Hanovre, grand rendez-vous européen des biens d’équipement, « la moitié des exposants étaient chinois ». La chimie avec BASF déplace ses investissements en Chine. L’automobile allemande, qui réalisait ses marges sur le marché chinois, voit ses positions s’éroder : Porsche, BMW, Mercedes connaissent des difficultés croissantes. Volkswagen envisage même de « chinoiser totalement » sa filiale locale, avec fournisseurs, ingénieurs et centres de développement chinois.

Le nouveau chancelier allemand Friedrich Merz, note Louis Gallois, évoque désormais un renminbi sous-évalué de 30 %, un langage que Berlin refusait obstinément de tenir jusqu’ici. « Quand j’entends un Allemand dire qu’il y a une monnaie sous-évaluée alors qu’ils se refusaient obstinément à parler de parité monétaire, je me dis qu’ils commencent à avoir la trouille. »

Quand les droits de douane américains inondent l’Europe de produits chinois

Ce déséquilibre industriel trouve un accélérateur inattendu dans la politique commerciale américaine. Les droits de douane imposés par l’administration Trump ont bien réduit de 20 % les exportations chinoises vers les États-Unis, mais l’excédent commercial chinois atteint dans le même temps des niveaux historiques. Le mécanisme est simple : les flux commerciaux se détournent vers les marchés sans barrières, et l’Europe en est la première destination.

La France enregistre ainsi un déficit de 50 milliards d’euros avec la Chine sur une année. Marc Touati pointe une distorsion de concurrence structurelle : les producteurs chinois bénéficient d’un yuan sous-évalué, autour de 7 yuans pour un dollar alors que le niveau d’équilibre serait selon lui à 3,50, et ne sont pas soumis aux mêmes règles environnementales, sociales ou réglementaires qu’imposent la France et l’Europe à leurs propres entreprises.

« On a bien un problème. Et nous on ne fait rien. Donc on se laisse faire. »

Marc Touati (OMERTA)

Les tentatives de réponse restent fragmentaires. La taxation des petits colis en provenance de Chine est contournée via des plateformes de transit comme Amsterdam. Dans ce contexte, la pression sur les ménages français aggrave le phénomène : confrontés à une inflation alimentaire de plus de 25 % depuis 2021, ils se tournent naturellement vers les produits les moins chers, majoritairement chinois. La désindustrialisation française n’est donc pas seulement un héritage de choix politiques passés ; elle se nourrit aussi, en temps réel, des arbitrages géopolitiques d’une puissance tierce.

Ce qu’il faut retenir

La puissance industrielle chinoise s’appuie sur un triptyque redoutable : formation massive, planification décennale et avantages compétitifs structurels. Face à cette machine, l’Europe ne pourra pas faire l’économie d’un réveil scientifique et technique. Louis Gallois le résume simplement : « S’il n’y a pas de science, il n’y a pas de technologie. Il n’y a pas de technologie, il n’y a pas d’industrie. »


Voir aussi

Vidéo « Politique énergétique nucléaire en France, analyse de Louis Gallois » de Forces Françaises de l’Industrie

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