La course à la présidentielle de 2027 a déjà commencé, et avec elle, une série de déclarations où chaque candidat potentiel semble convaincu d’une chose : que le pouvoir lui est dû. Derrière cette impression se cache une mécanique bien documentée, celle d’une école qui forme depuis des décennies les élites françaises avec une conviction gravée dans le marbre : les premiers de la promotion sont, par essence, les premiers de la nation.
Pourquoi certains énarques se croient-ils présidents de droit ?
Pierre-Yves Rougeyron, président du Cercle Aristote, livre un élément de réponse tiré de son expérience directe. Selon lui, la formation à l’ENA inculque aux élèves un sentiment de légitimité quasi constitutionnelle. Il raconte notamment :
« Je suis quand même eu devant moi un IGF, inspecteur général des finances, qui m’a dit dans les yeux : "Je suis sorti dans la botte, donc dans les trois premiers de l’ENA, je suis président de droit." Point. »
Pierre-Yves Rougeyron (Cercle Aristote)
Cette anecdote illustre ce que Rougeyron décrit comme un phénomène structurel : l’ENA ne formerait pas seulement des hauts fonctionnaires compétents, elle produirait aussi des personnalités convaincues que l’accession au pouvoir suprême leur revient, indépendamment du verdict des urnes.
L’ENA, fabrique d’une légitimité qui précède le suffrage
Selon Pierre-Yves Rougeyron, le mécanisme est simple et profondément ancré. Dès leur entrée à l’école, les élèves intégreraient un message implicite mais constant : le prochain président de la République est parmi eux, et il serait illégitime que ce soit quelqu’un d’autre. Cette conviction, répétée dès la première année, finirait par façonner un rapport au pouvoir où la compétence technocratique prime sur la légitimité démocratique.
Il décrit ce phénomène avec une précision clinique : les énarques sortis dans les tout premiers rangs, ceux qu’on appelle « la botte », seraient particulièrement perméables à cette croyance. L’anecdote de l’inspecteur général des finances qui se considère « président de droit » n’est pas un cas isolé dans son récit, mais la manifestation d’une culture de corps où l’excellence académique se confond avec un mandat politique implicite.
Le témoignage de Rougeyron va plus loin. Il décrit des cas où ce sentiment de légitimité surpasserait même les drames personnels :
« J’ai connu des énarques qui ont perdu des membres de leur famille proche, des parents, parfois même des enfants, et le fait de ne pas être reconnu comme les premiers parce qu’ils avaient fait l’ENA était supérieur à un drame personnel. »
Pierre-Yves Rougeyron (Cercle Aristote)
Ce passage, glaçant, décrit non pas des monstres, mais des personnalités entièrement structurées autour d’une idée : la reconnaissance par l’institution devient le cœur de l’identité, au point que toute remise en cause est vécue comme une injustice plus profonde que les épreuves intimes.
Un monopole de la légitimité qui pèse sur la démocratie
Cette architecture mentale a des conséquences politiques directes. Pierre-Yves Rougeyron la relie à la multiplication des candidatures dans le bloc central : chacun se croit capable, chacun se croit légitime, non pas parce qu’il représente un courant d’opinion, mais parce qu’il estime avoir été formé pour ça.
Le cas d’Édouard Philippe est décrit comme emblématique : fils politique de Juppé, choisi par les réseaux de la haute fonction publique, il incarne cette idée que le pouvoir appartient à ceux qui en maîtrisent les codes. Mais il n’est qu’un cas parmi d’autres. Gabriel Attal, décrit comme quelqu’un qui a même « inventé des diplômes », partagerait cette conviction d’être choisi par les réseaux, sans base électorale réelle.
Ce que décrit Rougeyron, c’est un système où la fonction présidentielle est perçue par les élites comme un prolongement naturel de leur parcours, et non comme l’aboutissement d’un choix populaire. Il cite à ce sujet François Mitterrand qui, le jour de l’élection de Jacques Chirac, aurait eu cette phrase : « Maintenant que Chirac est élu, tout le monde pourrait être président de la République. »
Le symptôme d’une élite qui se mord la queue
Cette autoproclamation, selon l’invité, n’est pas qu’une anecdote de caste. Elle révèle une crise plus profonde : quand la légitimité administrative se substitue à la légitimité populaire, le débat démocratique se vide de son sens. Les candidats ne sont plus des porteurs de projets, mais des produits d’un système qui se reconduit lui-même.
Rougeyron note d’ailleurs un paradoxe : plus cette élite se croit légitime, plus elle semble incapable de produire autre chose que des « candidatures de collection », des personnalités sans assise populaire qui attendent leur tour comme on attend une promotion interne. La course à la présidentielle devient un rite d’avancement, rythmé non par les attentes des citoyens, mais par les négociations entre réseaux.
Il évoque aussi la façon dont certains de ces profils, comme Darmanin, vont « à Canossa » pour obtenir leur place, attestant que derrière la certitude affichée, c’est bien la peur de rester sur le carreau qui domine. La légitimité de droit n’existe que si elle est validée par le système, pas par les Français.
Le parcours professionnel, angle mort du débat sur les élites
Ce constat que les grandes écoles produisent des présidents convaincus de leur légitimité a un corollaire moins souvent formulé : la question du parcours réel avant la politique. Juan Branco, avocat pénaliste et auteur, l’a posé frontalement dans une longue conversation diffusée en direct.
« Gabriel Attal n’a pas de métier, Jordan Bardella n’a pas de métier, Tondelier n’a pas de métier. Jean-Luc Mélenchon n’a pas de métier. Ce sont des gens qui ont vécu du système toute leur vie. »
Juan Branco (Thinkerview)
Le mécanisme qu’il décrit est précis : sans friction avec la réalité administrative, économique ou judiciaire, un élu reste tributaire de ce qu’on lui explique, sans pouvoir évaluer la fiabilité de l’information ni les conséquences concrètes de ses arbitrages. Branco cite Attal comme conseiller au cabinet de Marisol Touraine sans formation en santé publique, présent au moment où sont décidées la suppression des épreuves et la destruction des stocks de masques, puis retrouvé aux commandes pendant la crise Covid.
L’objection classique est celle de la représentativité : un élu n’a pas à tout maîtriser, il délègue aux experts. Branco la retourne : déléguer suppose de savoir évaluer l’expert, ce qui exige précisément l’expérience du terrain. L’avocat oppose à ce modèle son propre parcours, où les dossiers pénaux et internationaux l’ont conduit à travailler de l’intérieur les logiques de l’administration, du parquet et des rapports de force diplomatiques, une friction qu’aucune école, selon lui, ne peut simuler.
Ce qu’il faut retenir
L’ENA produit des hauts fonctionnaires convaincus que la présidence leur est due, indépendamment du vote populaire. Ce sentiment de « devoir » est décrit par Pierre-Yves Rougeyron comme un fait structurel documenté par des témoignages directs. L’enjeu dépasse la psychologie de caste : il interroge la capacité de la démocratie française à produire des candidats légitimes autrement que par cooptation administrative.
Pour aller plus loin
- Les Druides. Des philosophes chez les Barbares, Jean-Louis Brunaux (Gallimard)
- L’Héritage des Celtes — Sanctuaire, Jean-Louis Brunaux
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