Et si nos élections ne changeaient jamais rien parce que le vrai pouvoir est ailleurs ? C’est la thèse défendue par Jean-Luc Schaffhauser, ancien député européen et professeur de philosophie, qui décrit un mécanisme précis : celui par lequel l’argent façonne la société, l’opinion et jusqu’aux choix électoraux, vidant la souveraineté populaire de sa substance.
Comment la finance contrôle-t-elle la politique ?
Selon Jean-Luc Schaffhauser, le mécanisme repose sur une logique simple : dès lors qu’une société se conçoit comme un pur contrat entre individus, ceux qui disposent des moyens financiers peuvent la façonner à leur avantage. Le contrôle s’exerce en trois temps : la finance oriente les médias qui fabriquent l’opinion, l’opinion conditionne l’élection des représentants, et ces représentants finissent par travailler pour les intérêts de l’argent plutôt que pour le peuple réel.
Le contrat social, matrice d’un système au service de l’argent
Le raisonnement de Schaffhauser part d’une critique philosophique du libéralisme hérité, selon lui, de la Renaissance et de la Révolution française. Dans cette conception, la société n’est plus quelque chose que l’on reçoit à travers une culture, une patrie, une histoire, mais un objet que des individus « tombés du ciel », selon l’expression qu’il emprunte à Marx, décideraient de créer par un contrat volontaire. Et la raison de ce contrat, dit-il, c’est l’intérêt.
C’est de cette prémisse que tout découle. Si la société est une construction et non un héritage, alors celui qui a le plus de moyens pour la construire prend naturellement l’avantage.
À partir du moment donné où la société est uniquement un contrat social, ceux qui ont le plus de moyens pour faire la société, ceux qui disposent donc de l’argent, pourront fabriquer la société selon leur dessin en vue de leur utilité à eux.
Jean-Luc Schaffhauser (Cercle Aristote – Pierre-Yves Rougeyron)
Autrement dit, en coupant la société de ses liens naturels, la famille, la responsabilité, la place de chacun, on la reconstruit sur un seul principe : l’argent. Celui qui en dispose peut mener le lobbying nécessaire pour orienter les règles en fonction de son profit.
Le peuple représenté contre le peuple réel
Le cœur du mécanisme, pour Schaffhauser, tient dans une distinction : celle entre le peuple représenté et le peuple réel. Les assemblées, le Sénat, l’ensemble des institutions représentatives ne servent pas nécessairement les citoyens qu’elles prétendent incarner.
La raison en est double. D’abord, pour être élu, un responsable politique doit obéir à l’opinion. Or l’opinion, souligne-t-il, est elle-même fabriquée par ceux qui détiennent l’argent, à travers les médias. Ensuite, dans certains systèmes comme celui des États-Unis, l’accès à la fonction élective suppose de disposer de moyens financiers considérables. Celui qui a l’argent peut donc, à la fois, façonner l’opinion et financer les campagnes.
Le résultat est un système que Schaffhauser qualifie de pervers : la finance prend le contrôle, le peuple représenté travaille contre le peuple réel, et l’alternance politique ne touche jamais à la réalité des choses. Elle se déroule à l’intérieur d’un cadre verrouillé, sans jamais remettre en cause l’identité profonde ni les intérêts fondamentaux d’un pays.
Une alternance qui ne change rien
C’est là que la démonstration rejoint son point de départ. Si l’on parvenait au pouvoir dans le système actuel, explique Schaffhauser, et que l’on s’attaquait aux véritables enjeux, les institutions elles-mêmes empêcheraient le changement. Il cite le Conseil constitutionnel, le Conseil d’État, la représentation politique, autant de rouages conçus, selon lui, pour bloquer toute rupture réelle.
L’alternance donne donc l’apparence du choix sans en offrir la substance. On peut voter, changer de majorité, alterner droite et gauche : la logique financière qui structure l’ensemble demeure intacte. C’est ce qu’il résume par une formule cinglante à propos de la finalité même du système.
Le système est fait non pas pour que le pays survive mais pour se survivre.
Jean-Luc Schaffhauser (Cercle Aristote – Pierre-Yves Rougeyron)
De l’économie asservie à la logique de guerre
Schaffhauser prolonge son analyse vers l’économie. À l’origine, rappelle-t-il, le mot économie renvoie au foyer, à la famille. L’économie devrait donc travailler pour les familles. Dans le système qu’il décrit, la relation s’inverse : l’homme travaille pour l’économie, et l’économie travaille pour la finance.
Tout ce qui permet à l’argent de dominer y trouve alors sa justification. Il évoque l’endettement des populations, présenté comme un moyen d’asservissement : une population endettée ne vient pas demander de comptes. Il va jusqu’à intégrer la guerre dans cette logique, la destruction appelant la reconstruction par l’emprunt, et l’emprunt renforçant le pouvoir de ceux qui contrôlent la création monétaire.
Sortir de la cage : reconstruire la démocratie sur le réel
Faut-il en conclure au désespoir ? Schaffhauser refuse cette issue. Il affirme qu’il n’est pas trop tard, à une condition : sortir du système et de la manière même dont nous pensons la démocratie.
Son alternative consiste à repartir du réel, c’est-à-dire des familles et de la patrie. De même qu’un père de famille se préoccupe d’abord de nourrir, d’éduquer, de protéger les siens, une nation devrait d’abord assurer l’alimentation, l’éducation, la santé et la prospérité de sa population. Il s’agit non plus de prétendre créer la société, mais de la servir. Cela suppose d’inverser toute la chaîne : que la finance travaille pour l’économie, que l’économie travaille pour l’homme, et que le politique reprenne le contrôle en vue d’un bien commun concret, réel, et non d’un projet idéologique.
Ce qu’il faut retenir
Pour Jean-Luc Schaffhauser, la perte de souveraineté populaire n’est pas un accident mais la conséquence logique d’un système qui confie la fabrication de la société à ceux qui détiennent l’argent. Comprendre ce mécanisme, du contrôle de l’opinion au financement des campagnes, est le préalable à toute reconquête démocratique fondée sur les réalités concrètes d’une nation.
Voir aussi
*D’après un entretien de Jean-Luc Schaffhauser sur Cercle Aristote – Pierre-Yves Rougeyron*
Pour aller plus loin
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