La diplomatie française traverse une crise de définition. Entre un corps diplomatique affaibli, des priorités illisibles et une tendance à confondre posture morale et intérêt national, la question de la formation des diplomates redevient centrale. L’invité d’un récent entretien diffusé sur la chaîne d’Idriss J. Aberkane a esquissé des pistes concrètes : partir d’une définition exigeante de la France, fixer des objectifs clairs, puis former des hommes et des femmes capables de porter cette vision sans céder aux modes du moment.
Pourquoi la formation du corps diplomatique français doit-elle être repensée ?
La réponse tient en plusieurs points développés par l’invité :
- Une question de définition : impossible de former des diplomates sans avoir défini au préalable ce qu’est la France. L’invité la décrit comme un pays « occidental, de culture chrétienne, atlantique, pacifique, méditerranéen et francophone ». Sept identités superposées qui offrent autant de jeux diplomatiques à jouer.
- Une question d’objectifs : la diplomatie ne peut plus se contenter de gérer des crises au jour le jour. Elle doit viser la perpétuation de la France dans son être, pas simplement sa survie à court terme.
- Une question de posture : un diplomate efficace est celui qui parle peu ou qui noie son interlocuteur sans jamais rien céder. Deux méthodes que l’école vaticane, citée comme référence, maîtrise parfaitement.
- Une question de respect : la diplomatie française doit reconnaître tous les États qui veulent son bien et s’indifférer des gouvernements, sans jamais promettre de sauver un régime de sa propre population.
Partir d’une définition, pas d’une improvisation
L’invité insiste : la première condition pour redresser la diplomatie française est de savoir ce qu’est la France. Il emploie une formule simple : « La France est un pays occidental, de culture chrétienne, atlantique, pacifique, méditerranéen et francophone. » À partir de cette définition, sept jeux diplomatiques s’ouvrent simultanément, sans qu’aucun ne doive écraser les autres.
Tu ne proposes pas aux gens des notions qui sortent de ton moule mental pour écraser le leur. Face aux Africains, tu ne leur parles pas de développement, tu leur parles de coopération. La question, c’est : qu’est-ce qu’on va faire ensemble ?
Idriss Aberkane
Cette approche implique de rompre avec des décennies de diplomatie moralisatrice. L’exemple donné est celui de l’Afrique : plutôt que de parler d’ambassadeur LGBT au Cameroun, la France aurait pu porter une coopération nucléaire majeure. Le sujet n’est pas la valeur intrinsèque des droits humains, mais la confusion entre mission diplomatique et activisme. Former des diplomates, c’est d’abord leur apprendre à distinguer l’intérêt national de la posture morale.
L’exemple vatican : l’art de parler sans rien dire
La transcription développe un passage remarquable sur la diplomatie du Saint-Siège, présentée comme « l’une des meilleures diplomaties du monde ». Deux méthodes y sont décrites : soit le diplomate parle très peu, laissant l’interlocuteur se livrer ; soit il parle beaucoup mais ne dit rien, noyant l’essentiel dans un flot de paroles chaleureuses.
L’illustration historique est savoureuse. L’invité raconte comment Maurice Couve de Murville, alors ministre des Affaires étrangères du général de Gaulle, subissait les reproches de ses homologues pendant une réunion. Un conseiller regarde par-dessus son épaule pour voir ce qu’il note : « Spaak m’emmerde, l’autre boche m’emmerde. »
Cette anecdote résume une éthique diplomatique : la politesse formelle n’interdit pas la lucidité. Elle la protège même. Un corps diplomatique digne de ce nom forme des individus capables de tenir la distance, de ne pas céder à la pression du moment, et de ne jamais confondre courtoisie et renoncement.
Neutralité bienveillante : un principe opérationnel
L’invité formule ensuite ce qu’il appelle une « neutralité bienveillante ». Le principe est simple : la France reconnaît tous les États qui veulent son bien, sans s’ingérer dans leurs affaires intérieures, et sans promettre de les sauver si leur population se retourne contre eux.
« Plus de révolution colorée, plus de Jean Zay, plus tout ça, parce qu’à la fin, c’est les populations qui les payent. Mais de l’autre côté, si votre population a votre peau, nous ne vous sauverons pas. »
Cette posture implique une transformation profonde du métier diplomatique. Elle suppose des ambassadeurs qui connaissent réellement les pays où ils sont envoyés, qui parlent moins et écoutent davantage, et qui ne se perçoivent plus comme les relais d’un ordre moral universel. L’invité évoque la nécessité d’un corps « avec des gens qui vous connaîtront mieux et qui parleront moins ».
Une école de la tempérance
L’exemple de la lettre du pape Pie VII à Napoléon, refusant l’annulation du mariage de Jérôme Bonaparte avec Elizabeth Patterson, illustre ce que peut être une diplomatie de la tempérance. Le pape écrit : « Rien ne nous eût été plus agréable que d’entrer dans ces vues. Mais il nous a été impossible parmi les motifs qui nous ont été proposés ou ce que nous avons pu imaginer nous-mêmes d’en découvrir un seul qui nous permette de déclarer la nullité du mariage. »
La forme est impeccable, le refus est total. L’invité compare cette maîtrise à la brutalité des échanges diplomatiques contemporains, marqués par une régression de la tempérance. Former des diplomates, c’est réapprendre cette discipline : dire non sans rompre, défendre son intérêt sans insulter, tenir sa position sans éclat.
Ce qu’il faut retenir
Redresser la diplomatie française passe par une triple exigence : définir la France, fixer des objectifs de long terme, et former un corps capable de les porter. L’école vaticane et l’héritage gaullien offrent des modèles de tempérance et de fermeté. Reste à savoir si la classe politique française est prête à les suivre.
Le Souv, pour une France qui s’appartient.
Pour aller plus loin
- Le Grand Échiquier, Zbigniew Brzeziński (Hachette Littératures)
- Jérôme Ravenet: Souveraineté à la chinoise, Jérôme Ravenet
- Jérôme Ravenet: Histoire de la Souveraineté, Jérôme Ravenet
- Contribution à l’étude de l’élargissement de la notion de menace contre la paix, le cas de la qualification d’une crise sanitaire par le conseil de sécurité des Nations Unies
- Que devons-nous à la France ?
- La souveraineté dans la pensée bourgeoise de Jean Bodin à Jacques Maritain
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