Imaginez une copropriété de 28 logements. Le propriétaire du rez-de-chaussée refuse de payer l’ascenseur qu’il n’utilise pas. Celui du deuxième étage se plaint des odeurs de vide-ordures, mais les autres ne sentent rien. Le dernier étage a des infiltrations d’eau et exige la rénovation de la terrasse, que tous les autres copropriétaires jugent trop coûteuse. Résultat : rien n’avance, personne ne s’entend, et c’est le syndic, extérieur à l’immeuble, qui finit par tout décider. Selon l’invité de cet entretien, cette scène de la vie quotidienne est la métaphore exacte du fonctionnement, ou plutôt du blocage, de l’Union européenne.

Pourquoi l’Union européenne est-elle structurellement incapable de trancher ses propres dossiers ?

Parce que les 28 États membres ont des intérêts fondamentalement divergents et qu’aucune décision commune ne peut émerger sans l’intervention d’un arbitre extérieur suffisamment puissant pour imposer une ligne unique. L’invité identifie plusieurs blocages structurels : la France souhaite une monnaie qui ne soit pas trop forte, l’Allemagne exige l’inverse par traumatisme historique ; les pays de l’Est refusent toute harmonisation sociale et fiscale pour préserver leur avantage compétitif ; le Luxembourg et les Pays-Bas bloquent systématiquement la lutte contre les paradis fiscaux ; Malte, Chypre et la Grèce freinent les mesures contraignantes contre la pollution maritime. « On a mis ensemble des gens qui ne s’entendent sur rien », résume l’invité.

La divergence des intérêts nationaux, clé du blocage

L’invité décrit chaque État membre à travers ses intérêts propres, ceux-là mêmes qui empêchent toute convergence spontanée. La France, dit-il, rêve d’une Europe qui protège les acquis sociaux, qui parle français, qui s’oppose à l’hégémonie américaine et qui coopère avec les pays du Maghreb et d’Afrique. Mais ce projet se heurte frontalement à la vision britannique, qui repose sur le démantèlement de la politique agricole commune et sur une alliance étroite avec les États-Unis.

L’Allemagne, de son côté, est gouvernée par un traumatisme historique : l’hyperinflation de 1923, qui a ruiné des millions d’épargnants et fait le lit du nazisme. Ce souvenir explique, selon l’invité, l’attachement viscéral des Allemands à une monnaie forte et leur refus de toute politique monétaire accommodante. Quant aux pays d’Europe centrale, ils recherchent avant tout une protection militaire américaine contre la menace russe ou allemande, un réflexe historique compréhensible pour des nations comme la Pologne, plusieurs fois partagée entre ses deux puissants voisins. Enfin, les pays de l’Est refusent toute harmonisation sociale vers le haut, précisément parce que leur attractivité économique repose sur le différentiel de salaires et de charges qui attire les investissements industriels.

« Pourquoi est-ce que les pays de l’Est feraient une harmonisation vers le haut alors que justement ils bénéficient de l’affluence torrentielle d’investissements d’entreprises et d’usines ? »

Union Populaire Républicaine

Cette somme d’intérêts incompatibles produit mécaniquement ce que l’invité appelle un « système autobloquant ». Aucune décision d’envergure ne peut émerger, faute de volonté commune. Et c’est précisément là qu’intervient le fédérateur extérieur.

Un syndic extérieur nommé Washington

L’invité s’appuie sur une analyse livrée par Charles de Gaulle dès le 15 mai 1962, lors d’une conférence de presse restée célèbre. Alors que la construction européenne n’en est qu’à ses débuts (l’Europe des Six), le général décrit avec une précision visionnaire la mécanique qui se met en place :

« Il est vrai que dans cette Europe intégrée, comme on dit, il n’y aurait peut-être pas de politique du tout. Cela simplifierait beaucoup les choses. En effet, dès lors qu’il n’y aurait pas de France, pas d’Europe, une politique, faute qu’on puisse en imposer une à chacun des six États, on s’abstiendrait d’en faire. Mais alors peut-être tout ce monde se mettrait-il à la suite de quelqu’un du dehors qui, lui, en aurait une. Il y aurait peut-être un fédérateur, mais il ne serait pas européen. »

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De Gaulle ne nomme pas les États-Unis, mais tout le monde comprend. L’invité rappelle que le soir même, les quatre ministres MRP du gouvernement claquent la porte, privant le général de majorité à l’Assemblée nationale. De Gaulle avait compris le piège, mais il n’avait pas les moyens politiques d’en sortir la France. Il tenta alors une contre-stratégie : empêcher l’entrée du Royaume-Uni dans la Communauté européenne et nouer un partenariat exclusif avec l’Allemagne pour la découpler de Washington. Ce fut l’objet du traité de l’Élysée du 22 janvier 1963.

L’échec de la contre-stratégie gaullienne

Le traité franco-allemand se voulait un instrument d’émancipation. Il ne mentionnait ni les États-Unis, ni le Royaume-Uni, ni la défense commune atlantique, ni les négociations commerciales multilatérales. Mais trois jours avant la signature, Kennedy convoquait l’ambassadeur allemand à la Maison Blanche pour exprimer sa « mauvaise humeur ». Surtout, lors de la ratification par le Bundestag le 15 juin 1963, les députés allemands ajoutèrent un préambule qui vidait le traité de sa substance, réaffirmant la primauté de l’alliance atlantique. L’invité parle d’un « coup de poignard dans le dos de De Gaulle ».

Le rêve d’une Europe européenne sous influence française s’évanouissait. La mécanique décrite par le général en 1962 suivait son cours : faute de politique commune, le continent se plaçait sous la tutelle d’un fédérateur extérieur.

Ce qu’il faut retenir

La métaphore de la copropriété éclaire d’une lumière crue le fonctionnement institutionnel de l’Union européenne. Des intérêts nationaux structurellement divergents rendent impossible l’émergence d’une politique autonome, ce qui appelle mécaniquement l’intervention d’un arbitre extérieur. Soixante ans après la mise en garde de De Gaulle, l’invité constate que le continent européen est devenu, selon ses termes, « complètement vassalisé des États-Unis, incapable de prendre quelque décision que ce soit, et complètement aligné militairement et diplomatiquement sur Washington ». Une construction qui, loin de « faire le poids » face à l’Amérique comme le promettait l’affiche du traité de Maastricht, a produit exactement l’inverse.

Le Souv, pour une France qui s’appartient.

Union Populaire Républicaine

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