Le 15 mai 1962, Charles de Gaulle tient une conférence de presse qui fera date. Quelques semaines après les accords d’Évian, le Général peut enfin se pencher sur ce traité de Rome signé en 1957, alors qu’il était à Colombey. Son diagnostic est implacable : la construction européenne, telle qu’elle est conçue, est une mécanique qui mène tout droit à la vassalisation du continent par les États-Unis. Dès lors, l’entrée de la Grande-Bretagne dans le Marché commun devient une menace stratégique absolue.

Pourquoi de Gaulle a-t-il refusé l’entrée de la Grande-Bretagne dans la CEE ?

Pour de Gaulle, l’adhésion britannique représentait le risque majeur de voir les intérêts américains s’imposer définitivement au sein de l’Europe des Six. Trois raisons principales fondent cette opposition : d’abord, il considérait le Royaume-Uni comme le « cheval de Troie » des États-Unis dans la construction européenne ; ensuite, il savait que les Britanniques ne partageaient pas la vision française d’une Europe indépendante ; enfin, il avait besoin d’empêcher cette adhésion pour que sa contre-stratégie de découplage entre l’Allemagne et les États-Unis ait une chance de réussir.

Un syndic extérieur : la clé de lecture gaullienne

L’invité développe une métaphore éclairante pour comprendre la vision du Général : une copropriété de 28 appartements où chaque propriétaire a des intérêts divergents. Le propriétaire du rez-de-chaussée ne veut pas rénover l’ascenseur, celui du dernier étage réclame des travaux d’étanchéité, un autre refuse de changer la porte d’entrée. Résultat ? C’est le syndic, extérieur à l’immeuble, qui décide de tout.

Transposée à l’Europe, cette mécanique aboutit à ce que de Gaulle appelait « un fédérateur qui ne serait pas européen ». Dans sa conférence de presse du 15 mai 1962, il déclarait :

« Il est vrai qu’en cette Europe intégrée, comme on dit, il n’y aurait peut-être pas de politique du tout. Cela simplifierait beaucoup les choses. […] Mais alors peut-être tout ce monde se mettrait-il à la suite de quelqu’un du dehors qui lui en aurait une. Il y aurait peut-être un fédérateur mais il ne serait pas européen. »

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L’invité souligne que tout le monde, ce jour-là, comprit qu’il désignait les États-Unis sans les nommer. Le soir même, les quatre ministres MRP du gouvernement démissionnaient, privant le Général de majorité parlementaire.

Pourquoi l’Angleterre changeait tout

De Gaulle connaissait intimement les Anglo-Saxons. Il n’avait jamais oublié que Roosevelt avait reconnu Pétain, que la France libre avait été tenue à l’écart des conférences de Téhéran, Yalta et Potsdam. Pour lui, les Britanniques n’étaient pas un partenaire européen comme les autres : ils parlaient la même langue que les Américains, partageaient la même famille stratégique.

L’invité rapporte ces propos du Général à Alain Peyrefitte :

« Vous savez ce que ça veut dire la supranationalité ? La domination des Américains. L’Europe supranationale, c’est l’Europe sous commandement américain. Les Allemands, les Italiens, les Belges, les Pays-Bas sont dominés par les Américains. Les Anglais aussi, mais d’une autre manière parce qu’ils sont de la même famille. »

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Faire entrer le Royaume-Uni dans la CEE, c’était donc introduire un relais direct de Washington dans les institutions européennes. C’était renoncer définitivement au rêve d’une Europe indépendante, une « Europe européenne » comme il l’appelait, en réalité une Europe sous influence française.

La contre-stratégie gaullienne et le traité de l’Élysée

Conscient de ne pas avoir les moyens politiques de sortir de la construction européenne, de Gaulle avait élaboré une contre-stratégie. Puisque la France était, en 1962, la plus grande puissance de l’Europe des Six (par sa superficie, son agriculture, son siège permanent à l’ONU, son armement nucléaire, son prestige culturel), il fallait orienter la mécanique européenne au service des intérêts français.

Pour cela, deux conditions impératives : empêcher l’entrée des Britanniques et obtenir un découplage stratégique entre l’Allemagne et les États-Unis. Le traité de l’Élysée du 22 janvier 1963 visait précisément ce second objectif. Mais les Américains veillaient. Trois jours avant la signature, Kennedy convoquait l’ambassadeur allemand pour exprimer sa « mauvaise humeur ». Et le 15 juin 1963, le Bundestag votait un préambule vidant le traité de sa substance, réaffirmant l’ancrage atlantiste de la RFA.

Ce qu’il faut retenir

Les vetos gaulliens à l’adhésion britannique n’étaient pas un caprice nationaliste mais une analyse stratégique cohérente : laisser entrer Londres, c’était sceller la domination américaine sur l’Europe. Cinquante ans plus tard, alors que le Royaume-Uni a quitté l’Union et que l’alignement atlantiste du continent ne fait plus débat, la lucidité du diagnostic interroge. Et si de Gaulle avait vu juste dès 1962 ?

Le Souv, pour une France qui s’appartient.

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