Quand Alexis de Tocqueville analyse la démocratie américaine au milieu du XIXe siècle, il ne se contente pas d’observer un système politique étranger. Il y décèle une menace universelle qui, deux siècles plus tard, semble planer sur la France contemporaine. Une forme de despotisme inédite où les citoyens, isolés et dépolitisés, abandonnent leur souveraineté à un pouvoir tutélaire qui les maintient dans une minorité consentante. Dans son ouvrage Déclin et renouveau : comment les Français se relèveront, Nikola Mirkovic mobilise cette prophétie tocquevillienne pour éclairer la crise française actuelle.

Qu’est-ce que le despotisme doux selon Tocqueville et pourquoi résonne-t-il avec la situation française de 2026 ?

Le despotisme doux décrit par Tocqueville n’est pas une tyrannie brutale mais une gestion administrative et paternaliste des populations. Il repose sur trois mécanismes : l’isolement individuel (repli sur la sphère privée et les plaisirs immédiats), la dépossession politique (le peuple ne décide plus, il choisit périodiquement des maîtres), et la tutelle étatique (un pouvoir central qui organise la vie sans laisser de place à l’initiative civique). Pour Nikola Mirkovic, la France de 2026 est précisément entrée dans cette phase où les citoyens, déconnectés de leur culture et de leurs racines, sont maintenus dans une forme d’adolescence politique par des élites technocratiques.

L’atomisation sociale, matrice du despotisme moderne

Nikola Mirkovic rappelle les termes exacts de Tocqueville : une société « où les hommes n’auront quasiment plus d’autres liens avec leurs voisins, n’auront quasiment plus de patrie, tourneront autour d’eux-mêmes à la recherche de vulgaires plaisirs ». Il y voit une description clinique de la France contemporaine, minée par ce qu’il nomme « une société matérialiste, ultra-capitaliste, très individualiste ».

Cette atomisation n’est pas un accident, insiste Mirkovic. Elle est entretenue par un système qui divise pour mieux régner, opposant « les rouges, les bleus, les verts » dans une guerre permanente qui empêche toute constitution d’un peuple uni. Le résultat est une population qui, comme l’écrivait Tocqueville, « sortira de ses léthargies pour aller choisir un nouveau maître » avant d’être replongée dans l’apathie civique. On pourrait y voir une description anticipée des cycles électoraux français où l’alternance ne change rien à la direction technocratique du pays.

La dépossession culturelle comme arme de soumission

Pour Nikola Mirkovic, le despotisme doux ne fonctionne pleinement que lorsqu’il parvient à couper le peuple de ses racines. Il cite Simone Weil et sa définition de l’enracinement comme « un des besoins les plus importants pour l’âme humaine ». Or, constate-t-il, la France a perdu « cette espèce de glorification du passé » et « l’envie de vivre ensemble » qui faisaient sa spécificité.

« La culture, c’est ce qui reste quand on n’a plus rien. Ceux qui gardent cette culture, ceux qui ont des racines, ce sont eux qui résistent. »

Nikola Mirkovic (Cercle Aristote – Pierre-Yves Rougeyron)

Mirkovic donne l’exemple du peuple serbe qui, sous cinq siècles d’occupation ottomane, a conservé sa foi orthodoxe, ses chants et la mémoire de ses héros. Une résistance culturelle qui lui a permis de renaître quand l’Empire ottoman s’est effondré. La France, au contraire, a selon lui abandonné ce legs au profit d’un « magma mondialiste » où les citoyens, privés de repères, ne savent plus dans quoi s’intégrer ni pourquoi vivre ensemble.

Contre le despotisme doux : la revirilisation du peuple

Face à ce constat, Mirkovic refuse pourtant le défaitisme. Il appelle à ce qu’il nomme une « revirilisation » du peuple français, non pas au sens biologique mais comme retrouvailles avec la verticalité et le courage civique. Il rappelle que Tocqueville, comme Thucydide avant lui, liait indissociablement liberté et courage.

« La liberté se défend. Il faut se battre et on ne peut pas juste attendre cela des autres. Chercher la liberté, c’est un combat quotidien dans sa famille, sa rue, son quartier. »

Nikola Mirkovic (Cercle Aristote – Pierre-Yves Rougeyron)

Cette renaissance passe selon lui par la réappropriation de la culture française, la participation active aux corps intermédiaires et le refus de rester spectateur consommateur de politique. Il cite Saint-Exupéry pour qui « ce qui compte, ce sont les actes », et appelle les Français à sortir de l’attente messianique du sauveur pour constituer ce qu’il décrit comme une « ligne de rugby » où chacun avance à son niveau.

Ce qu’il faut retenir

Le diagnostic de Tocqueville éclaire d’une lumière crue la France de 2026 : un peuple isolé, dépossédé de sa culture et entretenu dans une minorité politique. Pour Nikola Mirkovic, l’issue n’est ni dans le désespoir ni dans l’attente d’un homme providentiel, mais dans un patient travail de réenracinement culturel et de réimplication citoyenne. Une perspective qui, sans masquer la gravité de la situation, refuse la capitulation devant le despotisme doux.


*D’après un entretien de Nikola Mirkovic sur Cercle Aristote – Pierre-Yves Rougeyron*


Pour aller plus loin

Cet article vous a-t-il été utile ?

Qu’est-ce qui n’allait pas ? (facultatif)

Signaler une erreur

Merci, c’est noté.