De six membres fondateurs à vingt-huit États, l’Union européenne a connu une expansion continue depuis le Traité de Rome. Chaque vague d’élargissement a redessiné les équilibres internes, souvent au détriment du poids français. Retour sur une dilution progressive, chiffrée et documentée.
Combien de pays ont rejoint l’Union européenne et quand ?
L’élargissement de l’Union européenne s’est déroulé en plusieurs vagues successives :
- 1957 : Europe des 6 (France, Allemagne, Italie, Belgique, Pays-Bas, Luxembourg)
- 1973 : Europe des 9, avec l’entrée du Royaume-Uni, de l’Irlande et du Danemark
- 1980 : Europe des 10, avec l’entrée de la Grèce
- 1986 : Europe des 12, avec l’Espagne et le Portugal
- 1995 : Europe des 15, avec la Suède, la Finlande et l’Autriche
- 2004 : Europe des 25, avec dix pays d’Europe centrale et orientale
- 2007 : Europe des 27, avec la Bulgarie et la Roumanie
- Puis : Europe des 28 avec la Croatie
1957-1973 : quand l’Europe parlait encore français
Au moment de la création de la Communauté économique européenne, la situation linguistique est sans ambiguïté. Les six États membres utilisent quatre langues officielles : le français, l’allemand, l’italien et le néerlandais. Mais dans les faits, le français domine largement les échanges institutionnels. Selon l’analyse développée dans un entretien publié en juillet 2015 sur la chaîne YouTube Union Populaire Républicaine, 80 % des textes produits par la Communauté européenne étaient alors rédigés en français. L’invité, qui retrace cette histoire dans le détail, souligne que Charles de Gaulle pouvait raisonnablement envisager une Europe construite à la française : les conditions objectives le permettaient.
Tout bascule en 1973. Sous la présidence de Georges Pompidou, le Royaume-Uni intègre la Communauté économique européenne. C’est l’entrée de la langue anglaise comme langue officielle. De Gaulle, qui avait par deux fois opposé son veto à cette adhésion, voyait dans le Royaume-Uni le cheval de Troie des intérêts anglo-américains. Il était encore en vie lorsque son successeur ouvrit la porte. Sa veuve dira, selon l’invité, qu’il avait beaucoup souffert de constater la désintégration progressive de ce qu’il avait bâti.
1995-2004 : l’accélération qui change tout
L’élargissement aux pays du nord de l’Europe en 1995 amorce une nouvelle phase. Rares sont ceux qui maîtrisent le finnois, le suédois ou le danois. Face à cette réalité, les fonctionnaires et diplomates se tournent vers la seule langue commune disponible : l’anglais. Le mouvement, encore partiel, s’emballe véritablement avec l’élargissement massif de 2004.
Dix nouveaux États rejoignent l’Union, issus pour la plupart d’Europe centrale et orientale : Estonie, Lettonie, Lituanie, Pologne, République tchèque, Hongrie, Slovaquie, Slovénie, Malte et Chypre. Les interpretes capables de travailler entre le lituanien et le grec, ou entre l’estonien et le portugais, sont rares. La solution de facilité s’impose partout : le recours à un anglais de travail simplifié, que l’invité désigne comme le "globiche".
Les chiffres qu’il cite sont éloquents. En 1996, le français représentait encore 38 % des documents d’origine produits par la Commission européenne, tandis que l’anglais atteignait déjà 47 %. En 2007, la part du français était tombée à 12 %, et l’anglais combiné à l’allemand occupait 80 % des productions. L’invité estime que la barre des 90 % pour l’anglo-américain devait être franchie dans les années suivant son entretien.
« En 1962, 80 % des textes de la CE étaient en français. Lorsque de Gaulle pouvait imaginer que l’Europe deviendrait une Europe à la française, il y avait des raisons objectives. »
Union Populaire Républicaine
Une gouvernance ingérable : l’effet mécanique de l’élargissement
L’élargissement n’a pas seulement dilué la présence linguistique française. Il a rendu la gouvernance européenne structurellement complexe. L’invité recense, pour illustrer son propos, la liste des responsables censés parler d’une seule voix en matière de politique étrangère : présidents du Conseil européen, présidente de la diplomatie de l’Union, président de la Commission, chefs d’État et de gouvernement des États membres, ministres des Affaires étrangères. Son décompte aboutit à plus d’une centaine de responsables gouvernementaux impliqués dans ce qu’on appelle la politique étrangère commune.
« C’est comme le chœur d’Aïda. C’est évidemment absolument impossible. »
Union Populaire Républicaine
À cette dispersion politique s’ajoute une inflation réglementaire considérable. En 2011, le Journal officiel des communautés européennes comptait 250 000 pages de réglementations cumulées, avec un rythme d’accroissement estimé à environ 100 pages supplémentaires par jour ouvrable. Chaque État membre est tenu de transcrire ces normes dans son droit national, sans pouvoir les discuter fondamentalement.
Une langue en déclin en Europe, dynamique partout ailleurs
Le paradoxe souligné par l’invité mérite d’être noté. Le français n’est pas une langue en déclin au niveau mondial : sixième langue la plus parlée en 2015, il comptait 240 millions de locuteurs permanents ou occasionnels contre 170 millions en l’an 2000. L’Organisation internationale de la Francophonie projette qu’il pourrait devenir la troisième langue la plus parlée au monde d’ici 2060, portée par la démographie africaine.
Mais ce dynamisme mondial contraste avec le recul continental. En Europe, le français perd du terrain face à l’anglais américain non pas parce qu’il est moins utile dans le monde, mais parce que la construction institutionnelle européenne a progressivement orienté ses pratiques linguistiques vers l’anglais, à mesure que s’élargissait le cercle des membres.
Ce qu’il faut retenir
De l’Europe des 6 à l’Europe des 28, chaque vague d’élargissement a mécaniquement réduit le poids de la France dans les institutions communes, qu’il s’agisse de la langue de travail, des équilibres de vote ou de la capacité à peser sur les orientations politiques. La part du français dans les documents de la Commission est passée de 80 % à moins de 15 % en cinquante ans. Comprendre cette trajectoire, c’est comprendre pourquoi la question de la souveraineté française ne se règle pas de l’intérieur d’une structure dont les équilibres ont été durablement déplacés.
Le Souv, pour une France qui s’appartient.
Pour aller plus loin
- Le dernier Mitterrand, Georges-Marc Benamou (Plon)
- C’était de Gaulle, Alain Peyrefitte (Fayard)
- Le Grand Échiquier, Zbigniew Brzeziński (Hachette Littératures)
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